Grand entretien avec Henri Roanne-Rosenblatt

LITTÉRATURE ET CINEMA

« Le cinéma de Saül Birnbaum », roman écrit par Henri Roanne-Rosenblatt et publié en 2013 par Genèse Édition est en cours d’adaptation cinématographique. Brièvement résumé, ce court roman raconte le rêve de cinéma d’un enfant caché. Drôle, fantaisiste, ce récit, à la tournure parfois déjantée, a pourtant la densité d’un très grand roman. Suscitant émotion, empathie et réflexion sans avoir l’air d’y toucher, « Le cinéma de Saül Birnbaum » est aussi un voyage dans l’Histoire, une belle échappée littéraire ainsi qu’un merveilleux kaléidoscope cinématographique. Équilibrant avec une remarquable justesse humour et gravité, la plume d’Henri Roanne-Rosenblatt séduit par sa finesse de ton et déploie une pensée lumineuse, pleine d’allant, où la profondeur de la joie éclaire avec intelligence les abîmes mémoriels d’une tristesse qui peut se révéler fortifiante.

Toujours disponible, notamment sur Amazon, , nous ne pouvons que vous recommander la lecture de cet excellent ouvrage aux multiples facettes.

Travaillant activement à l’écriture du scénario, celui qui fut grand reporter, éminent critique de cinéma, expert incontesté dans le domaine de l’audiovisuel et qui connut en 1977 les honneurs d’une sélection cannoise avec « Moi, Tintin », nous a fait le plaisir de nous accorder un entretien passionnant.

GRAND ENTRETIEN AVEC HENRI ROANNE-ROSENBLATT POUR SON ROMAN « LE CINÉMA DE SAÜL BIRNBAUM » ET SA FUTURE ADAPTATION CINEMATOGRAPHIQUE

Votre livre, « Le cinéma de Saül Birnbaum », est un roman. À ce titre, l’imaginaire, la fantaisie mais aussi l’humour vous ont permis de raconter cette histoire avec une certaine distanciation en dépit des liens intimes et biographiques qui vous unissent à votre héros. Pourtant, sous votre plume, on a parfois le sentiment que l’écriture de ce livre a été guidée par une « nécessité cathartique », comme s’il recélait une évidence à un certain moment de votre vie.

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C’est assez juste. Pendant longtemps, des proches et des amis m’ont incité à écrire une autobiographie compte tenu de la jeunesse un peu tumultueuse que j’ai vécue, mais qui n’a rien d’original puisqu’elle fut aussi le lot de centaines de milliers d’enfants juifs. Cependant, j’y ai toujours été très réticent car, en matière d’autobiographies, si l’on excepte des hommes tels que Winston Churchill ou Franklin Roosevelt, qui ont vraiment quelque chose à dire sur l’état et l’avenir du monde, je trouvais l’exercice un peu vain. Certes, j’avais en mémoire des anecdotes, des souvenirs d’enfance mais je crois qu’une certaine pudeur me rendait peu enclin à les traiter de manière autobiographique. Certaines rencontres professionnelles (une entrevue assez pittoresque avec Orson Welles ou à un face à face inattendu au Chili avec le Président Allende, par exemple) auraient pu aussi constituer un matériau de départ assez intéressant mais tout cela me semblait plus relever de la matière journalistique. Or, après avoir consacré une partie importante de ma vie au journalisme, j’avais envie d’écrire autre chose et de passer à la fiction. J’ai d’ailleurs mis un certain temps à m’y atteler et, de façon assez drôle, je dirais que je dois ce démarrage tardif dans la fiction aux programmes informatiques de traitement de texte ! Tout au long de ma vie, j’ai en effet gribouillé des débuts d’histoire mais j’étais confronté à un problème : mon écriture était illisible (et elle l’est toujours d’ailleurs), et ce, même pour moi. Ceci avait pour résultat que non seulement j’avais parfois des difficultés à me relire mais aussi, que lorsque je me mettais à effectuer des corrections, j’étais confronté à d’incroyables gribouillis. Arrivé à certain point, je me mettais tellement à réfléchir à LA bonne phrase avant de prendre la plume qu’au final, je n’écrivais plus ! Puis, le traitement de texte est arrivé, et j’ai trouvé ça formidable : on lance une idée, on la tape, on la classe, on y revient plus tard, on la jette, on la corrige ou on la modifie… et c’est ce qui m’a vraiment permis de remporter cette victoire qui est d’aller jusqu’au bout d’une histoire, en écrivant « La vie cachée de Tintin ». Mais déjà avant d’écrire ce premier roman, je m’étais beaucoup interrogé sur ce que je voulais faire et sur ce dont je me sentais capable de faire. Je me suis ainsi rendu compte que si j’avais assez d’imagination pour me lancer dans la fiction, je ne pouvais réellement l’exercer qu’à travers des situations soit vécues soit connues, soit en décrivant ou en transposant des personnages à partir de personnalités que j’avais réellement rencontrées ou croisées dans des milieux que j’ai plus ou moins connus. Cette réflexion a donc conditionné l’avènement de ce premier roman. Avant d’entamer la rédaction de ce deuxième roman, je me suis souvenu de ces paramètres personnels et j’ai été fortement encouragé par mon épouse, Gladys, qui avait souvent émis le souhait que d’une part, j’évoque les souvenirs de ma vie et que, d’autre part, j’écrive sur le cinéma. C’est donc ainsi de ce mélange, et grâce à l’insistance de mon épouse, qu’est née cette fiction. Mais ce n’est qu’après coup que je me suis en effet rendu compte que l’écriture de ce livre était pour moi une nécessité, un passage obligé. Je ne dirais pas que cela a été thérapeutique car la thérapie (hélas ou heureusement), je l’avais déjà faite avant mais cela m’a permis de faire un pas supplémentaire. Évidemment, lorsque je me relis, j’y vois des imperfections et je relativise énormément le résultat auquel j’ai abouti mais je fais une grande distinction entre des romans (qu’ils soient bien ou mal écrits, intéressants ou pas) derrière lesquels on sent un vécu, même s’il est transposé dans une fable extravagante, et les constructions artificielles où on décrit des situations, des sentiments, des milieux que l’on n’a jamais connus personnellement. Cela me semble une clé de lecture « importante » pour « Le cinéma de Saül Birnbaum », toute proportion gardée.

Votre roman est très court mais il aborde une profusion de sujets et nous amène à découvrir de vastes champs d’exploration. Car, outre le récit de la vie de Saül, votre livre est aussi un voyage romanesque dans une partie de l’Histoire et dans l’espace. C’est également une belle échappée littéraire et un merveilleux kaléidoscope cinématographique. Si l’on commence par les lieux que votre roman décrit avec une grande précision, les pays et les villes qu’il nous invite à visiter (New-York, Bruxelles, Cannes, Londres, Braunau-sur-Inn, Shangaï…), ceux-ci évoquent tantôt des films, tantôt ils ont quasiment la place de personnages qui, d’une part, orientent et forgent le destin de Saül mais qui, d’autre part, agissent comme des catalyseurs d’émotions. Pourquoi avoir accordé une telle importance aux lieux et aux voyages dans ce roman ?

Il y a une double raison. Tout d’abord, cela est lié à ce qu’a été mon orientation professionnelle. J’ai eu la chance, en tant que journaliste, d’être amené à beaucoup voyager. Pour l’INR d’abord, pour la RTBF radio ensuite mais aussi avec Gérard Valet avec lequel nous avons fait ce que l’on qualifie aujourd’hui du « grand reportage ». Et nous avons eu la chance d’effectuer ces voyages dans de bonnes conditions dans la mesure où il ne s’agissait pas de séjours de 24h00. Tous ces voyages ont non seulement nourri ma vie mais aussi mon imaginaire. Par ailleurs, et cela, encore une fois, je ne l’ai compris qu’après avoir relu ce roman, il y a cet éclatement du peuple juif. Le voyage, l’exode sont liés à la judaïté. Le cosmopolitisme « d’un peuple sans terre » est, selon moi, une chance extraordinaire et caractérise beaucoup plus l’identité juive que la religion (à laquelle je n’adhère pas du tout) ou le sionisme. Et cet éclatement a des circonstances historiques, puisque de tous temps, des familles juives ont été dispersées à travers le monde, mais à cela s’ajoute aussi le fait que des communautés juives ont émergé un peu partout par conversion. Très souvent cette diaspora est liée à une croyance mythique des juifs quittant la Palestine alors que certains chercheurs ont démontré que cette vision des choses n’était pas possible historiquement. Je songe notamment à l’étude réalisée par l’historien Shlomo Zand, intitulée « L’invention du peuple juif ».

La description que vous faites de ces lieux est très précise ; beaucoup plus que ne l’est celle de vos personnages où une grande marge d’imagination est laissée au lecteur.

Je connaissais tous les lieux évoqués ou bien je m’y suis rendu pour les besoins du roman. À cet égard, je dois admettre que le voyage le plus pénible que j’ai eu à effectuer était à Braunau-sur-Inn, ville que je ne connaissais pas avant d’avoir commencé à rédiger ce roman puisque contrairement au héros du roman je n’y suis pas né. Ma peur d’être confronté à cette ville était terrible. J’ai d’ailleurs remis ce voyage à deux fois ; je suis même tombé malade avant de partir, tellement à mes yeux, cette ville incarnait l’horreur. Or, Braunau-sur-Inn est une charmante ville de type bavarois au cœur de laquelle il ne reste évidemment plus aucune trace funeste du passé. Heureusement, j’ai eu la chance de rencontrer beaucoup d’Autrichiens qui, contrairement à l’idée a priori que je m’en faisais, assument pleinement leur Histoire en dépit d’être trop jeunes pour y avoir contribué.

À quoi tenait cette crainte ?

Je crois que ma plus grande crainte à me rendre dans cette ville tenait au fait que j’éprouvais une forme de ressentiment à l’égard des Autrichiens. Un ressentiment qui tient à cette fiction historique (qui perdure d’ailleurs encore) selon laquelle l’Autriche aurait été envahie en 1938 par les nazis et annexée de force à l’Allemagne. Or, cette annexion a été plébiscitée par 95% de la population, et je me souviens d’avoir assisté, enfant, à des scènes de liesse lors de la joyeuse entrée d’Hitler à Vienne !

Et qu’en est-il de votre sentiment à l’égard de l’Allemagne ?

Ma réconciliation avec l’Allemagne avait eu lieu bien avant, même si pendant longtemps, lorsque je me rendais à Berlin, notamment dans le cadre de la Berlinale, j’éprouvais toujours un certain malaise. Ce n’est véritablement qu’après la chute du mur que cette réconciliation s’est opérée en voyant la manière dont Berlin s’ouvrait et assumait son passé en devenant une ville de la Mémoire. Cet évènement m’a donc permis de tourner une page de mon histoire personnelle mais dont le chapitre n’était pas encore clos avec l’Autriche. Et même si je ne puis affirmer qu’il soit aujourd’hui totalement refermé s’agissant de l’Autriche, je me dois de souligner que ce voyage m’a amené à modifier la fin du roman qu’au départ, j’avais imaginée beaucoup plus dure. J’ajouterais que c’est le personnage de Saül lui-même qui, d’une certaine manière, a pris possession du dénouement de l’histoire car tel qu’il s’était incarné en cours d’écriture, il n’aurait pu régler les choses de manière aussi abrupte que je ne le pensais. Certains m’ont d’ailleurs reproché une fin un peu trop douce, trop optimiste mais ce n’est pas vraiment moi ! C’est Saül qui, avec le tempérament qui est le sien, ne voulait pas régler ses comptes de manière méchante !

Pourrions-nous aussi dire que votre roman est également une invitation à l’ouverture ainsi qu’une tentative de réconciliation beaucoup plus large, qui dépasse le cadre intime de la résilience ? Tentative qui se fait d’ailleurs sentir dès les premières pages de votre livre : on le relève notamment à travers le slogan du delicatessen de Saül (« You don’t have to be a Jew to like New Altenland’s pastrami and matzo ball soup ») mais aussi par le fait que, John, le neveu de Saül, filme toutes les fêtes religieuses sans aucune distinction. Enfin, tout au long du récit, cette réconciliation, qui passe par un effort de compréhension, progresse également à travers les liens qui évoluent entre Saül et différents personnages tels que son père, Hannah ou encore le curieux Robert de Trévignac.

Tout ceci est juste, et je crois effectivement que les termes « résilience » et « réconciliation » sont intimement liés. Il est vrai que, grâce à certaines circonstances de la vie ou par le biais d’un certain processus psychologique, il est possible de parvenir à intégrer le passé, voire même à en tirer une certaine force, qui fait qu’à terme, la rancœur devienne un sentiment stérile. Cependant, curieusement, on peut se réconcilier sans nécessairement pardonner. Et dans cette perspective, il me semblait particulièrement intéressant de dresser, en parallèle de Saül, le parcours de Robert de Trévignac. Tous deux ont en effet des destins quasi opposés non en raison de leurs choix personnels mais bien en fonction des circonstances de leur naissance. Je tenais donc à relier ces deux personnages car la collaboration ou peut-être plus exactement le non engagement, la passivité que l’on peut adopter en temps de guerre est un thème qui m’a toujours fasciné. Et si je prends le cas de la Belgique par exemple pendant la seconde guerre mondiale, on ne peut que constater que seule une minorité de personnes se sont engagées dans la résistance tout comme dans la collaboration ; au milieu de tout ça, beaucoup de gens ont évité de savoir ce qui se passait et, mus par des motifs que l’on peut tout à fait comprendre, essayaient de continuer à vivre selon leur train-train quotidien. Honnêtement, à titre personnel, je me suis aussi parfois posé la question : j’imagine que j’ai 25 ans en 1942 – 43, je ne suis pas juif et je suis jeune critique de cinéma à la radio. Puis, arrive l’occupation, et il se fait que l’on ne m’interdit en rien de continuer à faire mon travail, compte tenu du fait qu’il ne parait pas de nature politique. Je n’oserais pas jurer que j’aurais dit non. Être critique de cinéma, c’est mon métier, c’est mon gagne-pain, tout comme le boulanger fabrique du pain.

S’agissant de l’Histoire, votre roman fait figure de passeur de mémoire. Cependant, l’Histoire n’est pas seulement une trame de fond, elle vous permet aussi de l‘interroger, et ce, sans nécessairement y apporter une réponse unique ni définitive. À titre d’exemple, on peut notamment citer : l’évocation du mouvement sioniste à travers le personnage de Hannah, le jugement que l’on porte parfois hâtivement sur les générations qui nous ont précédés mais aussi l’héritage et le poids historique que des enfants innocents ont dû endosser et qui, inévitablement, nécessitent de leur part un travail de mémoire. Diriez-vous que l’écriture de ce roman vous a permis de poser un regard sur l’Histoire différent de celui que vous auriez pu avoir il y a cinquante ans ?

Je ne voulais ni écrire un livre d’histoire ni d’ailleurs une encyclopédie du cinéma mais le roman cristallise sur tous les points que vous évoquez une attitude qui s’est développée avec le temps et une réflexion qui s’est approfondie elle aussi au fil du temps. Par contre, comme je l’ai déjà évoqué, la fin du roman a été modifiée grâce au contact récent que j’ai eu avec l’Autriche. Je crois que tout texte, tout article est le reflet de notre personnalité, de notre sensibilité mais a posteriori, la relecture de ce que l’on a écrit (même si l’on n’est pas toujours pleinement satisfait de ce que l’on a fait) nous apprend aussi quelque chose de neuf sur nous-mêmes.

Si l’on met en phase votre roman avec l’actualité, avez-vous l’impression que l’Europe dans son ensemble (exception faite de l’Allemagne qui, comme vous le souligniez, a en effet accompli un gros travail de Mémoire) a fait pleinement face à son Histoire et l’a totalement intégrée ?

Non, et l’actualité en est en effet tragiquement le reflet. Mais regardons aussi notre Histoire récente s’agissant de la construction européenne. Même si je peux comprendre et même si je partage aussi certaines critiques formulées à l’encontre de l’Union européenne, j’ai le sentiment que les gens ne se rendent pas du tout compte de ce qu’était l’Europe avant la construction de l’Union européenne et ô combien celle-ci a profondément marqué et modifié notre manière de vivre aujourd’hui. Peut-être est-il une banalité de le dire mais à partir du moment où l’on ne connaît pas son Histoire, à partir du moment où on ne l’analyse pas et on ne l’intègre pas, on est inévitablement amené à répéter les mêmes conneries ou les mêmes horreurs ! Il est vraiment terrible de constater que cette Europe se nie tout à fait !

Diriez-vous que cette absence de conscience historique pourrait aussi expliquer la généralisation de certains comportements dans notre société actuelle ? Ne pourrait-on pas avancer l’idée que l’ultraconsumérisme actuel serait aussi le symptôme d’une société, qui, s’en sans rendre compte, compense les privations éprouvées pendant la Seconde Guerre mondiale et qui se sont imprimées et demeurent toujours dans « l’inconscient collectif « ?

Tout à fait, et j’ajouterais que cela a aussi amené une dissolution de la société : il n’y a plus de vraie solidarité. Les ambitions personnelles prennent le pas sur tout, et il n’existe plus réellement de cause ou de grand projet auxquels se rallier. Pour beaucoup de gens aujourd’hui, le grand projet de leur vie, c’est de gagner le plus de fric possible, apparaître à la télévision et avoir une voiture dernier cri. Mais cette désintégration sociale tient aussi à une mauvaise lecture ou à une lecture partielle de l’Histoire qui a pour conséquence un rejet du passé. Je m’explique : même s’il est vrai que certaines idéologies ont malheureusement provoqué des faillites sanglantes (ce dont on se souvient), on oublie par contre ce qu’elles ont pu apporter de positif à l’évolution de la société. Et cet oubli, qui certes s’inscrit dans un mouvement inconscient de rejet de tout idéal, explique aussi une forme de rupture avec notre passé.

Si l’on en vient maintenant au cinéma, celui-ci est au cœur de votre récit et l’on n’y compte pas les nombreuses références.

Elles sont en effet nombreuses mais après avoir achevé le livre, je me suis rendu compte que certains réalisateurs en sont totalement absents alors qu’ils auraient pourtant mérité d’y être. Je songe notamment à Fellini ou Polanski qui ne sont pas cités une seule fois.

Le rapport qu’entretient Saül avec le cinéma fait figure de personnage à multiple facettes : Il lui permet non seulement une échappée belle en dehors de la vie mais il colore aussi, tel un miroir, la tonalité sentimentale de ses aventures amoureuses. Hanté par la peur de l’abandon, il compense cette peur en étant « un Casanova des cinémas d’art et d’essai ». Il multiplie les conquêtes mais, comme dans la chanson interprétée par Jane Birkin, « il fuit le bonheur de peur qu’il ne se sauve ». Pourrait-on dire que son histoire avec le cinéma est la plus belle et la seule histoire d’amour à laquelle il soit totalement resté fidèle ?

C’est très juste, effectivement, et c’est là un élément qui nous est apparu de manière encore plus saillante lorsque Michel Fessler et moi-même avons commencé à travailler à l’adaptation cinématographique du livre. Saül est en effet un personnage dont l’univers est largement constitué d’œuvres cinématographiques. La difficulté à laquelle nous nous sommes donc heurtés était d’intégrer toutes ces références. On ne pouvait évidemment pas en faire la citation comme dans le livre, et disposer de tous les extraits mentionnés dans le livre aurait nécessité un budget aussi énorme qu’illusoire. C’est donc la magie du personnage de Saül qui nous a inspiré la solution : dans le film, le delicatessen deviendra un lieu de spectacles dont la vedette sera Saül lui-même, ce qui lui donnera l’opportunité de « mettre en scène », de rejouer des extraits de films et d’organiser des concours. De plus, faire de Saül un homme de spectacle lui confère un relief encore plus tentant pour les grands acteurs ! Par ailleurs à côté de l’homme exubérant, il fallait aussi pouvoir dévoiler le Saül hanté par la peur de l’abandon et c’est ce qui a influencé l’écriture des scènes intimes.

Parlant du personnage intime de Saül, l’évolution de son histoire ne devient-elle pas aussi une quête identitaire en dépit de « son tempérament d’homme d’action peu propice aux spéculations » ?

Effectivement, cette analyse est exacte. Personnellement, j’aime beaucoup la littérature américaine et j’ai été marqué par les écrivains américains qui, loin de décrire leurs personnages, les font vivre à travers des comportements et des actions. Comme évoqué avant, je ne décris pas du tout le physique de Saül, préférant laisser au lecteur la possibilité de se faire sa propre image. Il y a donc une recherche de soi mais cette quête identitaire filtre plus à travers des questions sans réponses que par le biais d’une analyse psychologique.

Concernant votre approche narrative, le récit ne se déroule pas de façon linéaire ni chronologique mais parcourt les chemins détournés qu’empruntent souvent la mémoire et les souvenirs. Par ailleurs, tantôt vous suivez pas à pas la vie de Saül, tantôt vous le regardez à distance à travers l’évolution de son neveu. Pourquoi cette double perspective ? Est-ce un parti pris que vous avez choisi dès le départ ou qui s’est révélé en cours d’écriture ?

S’agissant de l’approche narrative, celle-ci repose sur un choix délibéré qui s’est imposé dès le départ et qui est largement marqué par le cinéma que j’aime. À savoir ce cinéma moderne qui suit la chronologie des sentiments ou de la mémoire plus qu’il ne se tient à la linéarité des faits et des évènements. Un bel exemple récent de cette approche est Nocturnal Animals de Tom Ford. De plus c’est sans doute aussi de ma part la manière quelque peu chaotique dont je pense ou avec laquelle je m’exprime en faisant tantôt des bonds dans le passé tantôt dans des projections futures.
Concernant le double point de vue que vous évoquez, cette approche s’est quant à elle développée en cours d’écriture. Cela dit, tout au début du processus d’écriture, alors que j’en étais à écrire le synopsis, se posait une question : Comment Saül va-t-il pouvoir réaliser son rêve de cinéma ? Comment ce dont il a été frustré durant une grande partie de sa vie va-t-il le déléguer à quelqu’un, lui qui est arrivé seul aux États-Unis et qui n’a aucune descendance ? D’où cette idée peut-être abracadabrante de demi-frère en Angleterre, et de faire de ce neveu celui qui allait mettre en œuvre le rêve de cinéma de Saül même si cette réalisation s’effectue de manière relativement passive. Car ce jeune homme n’est pas doté d’une personnalité particulièrement forte et est entraîné dans cette aventure à son corps défendant. Certes, il est doué pour le reportage mais il s’en satisfaisait humblement. Et petit à petit, en cours d’écriture, John a pris de plus en plus de poids pour à un moment donné jouer un rôle capital dans l’évolution de Saül. Dans le livre, John est donc un personnage dont la carrure est mince mais qui donne de la substance à Saül. Par contre, dans le film, nous avons donné à John plus de place et plus d’épaisseur de manière à ce qu’il partage plus amplement le destin de son oncle. Le passé de Saül (son histoire d’enfant caché) prendra la forme d’une mise en abîme en devenant le film dans le film.

Votre roman est en cours d’adaptation cinématographique. Aviez-vous imaginé un seul instant que ce roman puisse donner envie à un producteur de le porter à l’écran ?

Vraiment pas ! Quand je suis allé à Braunau-sur-Inn, est parue dans un journal autrichien renommé une interview très positive sur ma démarche de revenir sur les traces du passé. Suite à la parution de cet article qui a circulé sur Internet, j’ai été interpellé par trois producteurs. Parmi ceux-ci, il y avait un de mes amis, Nicolas Steil, Président et Directeur Général d’Iris Productions. Très vite, il a lu le manuscrit avant même la sortie du livre en librairie, m’a soumis un synopsis et a négocié une option sur les droits d’adaptation avec mon éditeur. Par la suite, j’ai d’ailleurs été totalement surpris par certains critiques qui évoquaient également cette possibilité. Je pouvais d’autant moins me l’imaginer compte tenu de la multiplicité des lieux et des citations cinématographiques.

Au départ, vous n’étiez pas favorable à l’idée d’en écrire le scénario.

Non en effet, je trouvais souhaitable que quelqu’un d’autre s’attèle à cette tâche. Quelqu’un de plus jeune capable de prendre de la distance par rapport au texte et de le considérer avec un autre regard sur l’époque évoquée. De plus, même si j’aime bien Saül, je ne voulais pas passer le reste de ma vie avec lui. Nicola Steil a donc fait lire le roman à plusieurs scénaristes, dont à Michel Fessler, qui s’est dit prêt à en écrire le scénario mais en émettant le souhait d’y travailler avec l’auteur. J’ai donc rencontré ce scénariste dont je connaissais le travail prolifique et très varié (Ridicule, Un barrage contre le Pacifique…), et au cours de cette première rencontre, nous avons parlé de tout sauf de l’adaptation du roman. Le courant est passé très vite car j’ai senti chez cet homme une très grande sensibilité. Bien que nos parcours aient été totalement différents, il se fait aussi que certains éléments du livre faisaient écho à des moments difficiles de sa vie. Tout comme Saül, la littérature a été pour lui une planche de salut. Nous avons donc commencé à travailler ensemble, et je dois dire que cette expérience est pour moi tout à fait passionnante. Au long de toute ma vie, j’ai siégé dans tout un tas de commissions qui m’ont amené à lire des centaines de scénarios mais participer soi-même à l’écriture d’un scénario est une tâche toute différente. Si je me suis rendu compte des connaissances « instinctives » que j’avais pu accumuler en tant que lecteur, il me restait aussi à accomplir un certain apprentissage de l’écriture scénaristique, laquelle est totalement différente de toutes les autres formes d’écriture auxquelles je m’étais essayé précédemment. J’avais conscience de la nécessité de prendre de la distance par rapport au roman et de ne le considérer que comme un matériau de base à partir duquel il fallait construire autre chose. Dès le départ, lorsque Nicolas Steil m’avait soumis le synopsis, je lui avais d’ailleurs dit que je ne faisais nullement cas de la fidélité au texte. Tout d’abord parce que je ne considère pas ce livre comme une grande œuvre universelle à laquelle il ne faut pas toucher, mais aussi parce que je sais par mon expérience de critique que les meilleures adaptations s’avèrent souvent aussi être les plus infidèles. Enfin, j’avais cette curiosité de découvrir ce que le texte pouvait donner à l’écran de manière totalement libre. Et cette liberté, Michel Fessler et moi-même nous nous la sommes accordée quasi naturellement.

Vous est-il arrivé en cours d’écriture de visualiser certains passages de votre livre comme s’il s’agissait de scènes de cinéma ?

Ça, oui. Cela renvoie à ce que j’évoquais tout à l’heure pour les décors. Certaines scènes renvoient à des lieux précis que j’ai visités pour les besoins du livre et que j’ai visualisés en cours d’écriture. Même si je ne voyais pas toujours exactement les personnages, j’avais une idée très précise des lieux dans lesquels ils allaient être amenés à vivre et à évoluer. Cependant, je ne faisais à l’époque aucun rapprochement entre les images que j’imaginais en tant qu’auteur et les images qu’un film aurait pu générer. Et aujourd’hui, nous sommes en train de créer d’autres images à travers l’écriture du scénario même si celles-ci ont des points communs évidents avec le roman.

Où en êtes-vous de l’adaptation ? Que pouvez-vous nous révéler de l’écriture de son scénario ?

Il y a un peu plus de deux ans nous avons eu la chance d’avoir pu bénéficier d’une conséquente aide à l’écriture de la part du Filmfund luxembourgeois. Cette aide est importante en ce sens qu’elle nous a permis d’écrire à notre rythme. La durée de l’écriture ne présage évidemment rien de la qualité du scénario mais mon expérience m’a montré qu’en Europe, les scénarios demeurent souvent inaboutis non pas pour des raisons de talent mais pour des raisons purement matérielles. Trop peu de moyens étant donnés à l’écriture, le producteur qui investit tient à retrouver au plus vite ses billes, et ceci a pour résultat que certains films se tournent alors que les contours du scénario n’ont pas été suffisamment travaillés. Or, ici Iris Productions, qui a beaucoup de projets en cours, nous a laissé la possibilité de laisser mûrir l’adaptation, ce qui est une chance remarquable. Aujourd’hui, nous en sommes à la septième version du scénario laquelle nous a permis de trouver des accords de développement avec certains partenaires. Dans les mois qui viennent, ceci devrait donc permettre au producteur de rechercher des partenaires financiers, de s’occuper du casting, du repérage des lieux et de la traduction du scénario en diverses langues. Cela dit, il ne fait nul doute que le scénario évoluera encore en fonction du choix des acteurs, des partenaires, des lieux de tournage et qu’une réécriture des dialogues sera également indispensable.

Avez-vous déjà une idée quant au réalisateur ?

Ce sera Nicolas Steil, qui a eu un véritable coup de foudre pour le roman, qui en sera le réalisateur. Et je lui fais totalement confiance car non seulement, il a déjà réalisé un long-métrage, Réfractaire, sorti en 2010, dont on peut souligner la qualité de la mise en scène ainsi que la direction d’acteurs mais aussi parce que je sais toute l’émotion qu’il a ressentie en lisant le livre.

Et côté casting, avez-vous avez déjà des idées ?

Pour le moment, je ne peux pas encore évoquer le nom des acteurs qui ont déjà marqué un intérêt pour le film mais je puis cependant vous confier que les acteurs pressentis et avec lesquels certains contacts ont déjà été entrepris ont une envergure internationale. Cela étant dit, même si rien n’est encore définitivement conclu, le choix de ces acteurs a influencé l’écriture du scénario. Car écrire un scénario c’est aussi donner corps et conférer de l’épaisseur aux personnages. Si je prends le cas de Hannah par exemple, il était important que dans l’adaptation celle-ci apparaisse beaucoup plus tôt que dans le livre et qu’elle ne soit pas seulement perçue à travers le regard de Saül. Il fallait lui donner une identité propre et la transformer eu égard à son passé, qui dans le film, ne peut être révélé de la même manière que dans le livre.

Quid du traitement des lieux qui, dans le roman, sont extrêmement nombreux ?

Il reste désormais trois lieux : Vienne, Bruxelles et New York. Contrairement au livre, la Chine disparaît totalement, et ce, pas seulement pour des raisons budgétaires. Car, si ce type de digression est aisément possible dans un livre, cet épisode serait devenu un film dans le film. Par ailleurs, nous en sommes arrivés à la conclusion que le film se prêtait davantage à une réalisation en studio. New York sera notamment stylisée. Il s’agira plus de créer une atmosphère, d’évoquer des lieux plutôt que de les montrer de manière spectaculaire. En termes de références c’est ce que Lubitsch avait fait dans Rendez-vous (The Shop Around the Corner) et dans Jeux dangereux (To Be or Not to Be). Par ailleurs, Nicolas et moi-même avons été très impressionnés par le traitement de l’image de The Immigrant réalisé par James Gray, et ce sont vers ces tonalités photographiques que nous souhaiterions nous orienter. Enfin, si comme je l’ai déjà dit les nombreuses références cinématographiques présentes dans le livre seront évoquées à travers la salle de spectacles, d’autres le seront par le biais de la mise en scène.

Propos recueillis par Christie Huysmans