FESTIVAL DU COURT-METRAGE DE DRAMA

Du 18 au 23 septembre dernier, se tenait le Festival du court-métrage de Drama (Grèce), lequel célébrait cette année son quarantième anniversaire au niveau national et sa 23ème édition internationale. Cinéfemme a eu l’honneur d’être présente à Drama en faisant partie du Jury International. Il nous a ainsi donné le plaisir de voir 54 films issus de 48 pays et de découvrir un panorama universel d’excellents courts-métrages.

FESTIVAL DU COURT-METRAGE DE DRAMA

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Fondé en 1978 par le Drama Film Club, le Festival de Drama s’est très rapidement imposé comme Le Festival grec du court-métrage et est aujourd’hui reconnu comme l’un des événements culturels majeurs du monde hellénistique. En quelques années, il est également parvenu à occuper une place incontournable sur la scène internationale, voire comme un passage obligé pour les jeunes cinéastes venant des quatre coins de la planète. Le Festival décerne un Prix Fipresci et fait partie des très rares élus habilités à remettre un prix EFA, lequel permet au gagnant de figurer sur la short list des nominés à la European Film Academy. Bénéficiant d’un large soutien des autorités publiques et de l’investissement d’opérateurs privés, l’évènement démontre concrètement sa volonté d’encourager financièrement les jeunes créateurs et sa détermination à promouvoir significativement les talents de la nouvelle génération, et ce, au-delà des frontières. Fait suffisamment exemplaire pour être souligné, le Parlement grec a réaffirmé son intention de soutenir encore plus amplement le Festival dans les années à venir. Eu égard à la grave crise économique que traverse la Grèce, il est assez remarquable de constater que la culture soit mise ainsi à l’honneur et que sa vitalité tant sur le plan national qu’à l’échelle internationale demeure toujours au cœur des préoccupations politiques de ses dirigeants. Par ailleurs, on notera que la tenue d’un Festival d’une telle envergure à Drama tient du petit miracle, car qui aurait pu se douter qu’une petite ville pittoresque au charme discret, à peine citée dans les guides touristiques, nichée au nord de la Macédoine non loin de la frontière bulgare, située à deux heures de route la majestueuse Thessalonique, soit devenue en quelques décennies le lieu de rendez-vous par excellence de tous les amateurs du court-métrage ?!

Cette année, ce ne sont pas moins de 161 films venant de 54 pays qui ont été projetés. Par ailleurs, en marge du Festival, un vaste programme d’activités était offert aux participants : un pitching lab (12 projets ont été retenues sur les 180 soumissions), des expositions artistiques, des après-midis littéraires, des projections et un atelier « Lets’play radio » dédiés aux enfants, un programme spécial intitulé « Short matters » incluant la projection des courts-métrages nominés aux EFA Awards 2016…

Vue d’ensemble de la sélection internationale

De manière globale, il mérite d’être relevé ô combien l’humain figure au centre des préoccupations des jeunes réalisateurs du monde entier et ô combien ses souffrances les interpellent profondément. Car, à quelques rares exceptions près, les courts-métrages qu’il nous a été de découvrir semblent refléter un monde au bord de la désespérance au sein duquel l’être humain, drastiquement déstabilisé dans ses rapports interpersonnels, est en quête de repères. On notera ainsi de manière assez significative que les crises et les enjeux politiques ou économiques propres à chaque pays (lesquelles ont d’ailleurs tendance à se globaliser) ne sont généralement pas traités ou dénoncés de manière frontale mais bien à travers le prisme intime d’hommes, de femmes et d’enfants confrontés à des réalités ou des situations qui les dépassent totalement et sur lesquelles ils semblent avoir bien peu de prise. Et ce, toutes générations confondues, quel que soit l’horizon culturel, religieux ou social dont ils émanent. Comme le soulignait à juste titre Ninos Mikelidis, éminent patriarche de la critique grecque et Président du Jury International, « les films sélectionnés dans cadre de cette 23 édition démontrent clairement que, quelles que soient notre couleur de peau, nos préférences sexuelles ou nos croyances, nous faisons tous partie d’une seule et unique communauté et que nous sommes tous les membres d’une même planète où l’humanité demeure au centre de l’attention. »

Dans cette perspective, on notera donc que ce panorama universel, particulièrement sombre et semblant peu encourageant pour l’avenir, laisse momentanément très peu de place à l’espoir, à la poésie et à la beauté (si l’on excepte les paysages naturels) : les histoires d’amour sont globalement tristes, les rapports familiaux sont conflictuels ou marqués par le déracinement, les relations sociales ou professionnelles sont dénuées de cœur, la misère économique est aussi criante que la solitude existentielle. Dans cette optique, trouver sa place au sein d’une communauté d’humains, que celle-ci soit vaste (une nation) ou restreinte (le couple) ; habiter tout simplement le monde et y découvrir son centre, font désormais figures de défis. Ainsi, au-delà des séismes économiques, politiques, financiers ou écologiques (sujet pratiquement absent de la sélection internationale) qui ébranlent la planète, c’est sans doute l’être humain qui, fondamentalement, apparait le plus en crise. Une tendance « dépressive » qui, de l’aveu d’Antonis Papadopoulos, Directeur Artistique du Festival, est apparue comme une constante depuis une dizaine d’années. On soulignera parallèlement que les mêmes thématiques figuraient aussi dans la mosaïque des films grecs concourant dans la compétition nationale (dont nous n’avons eu l’occasion de découvrir qu’un petit échantillon). À cet égard, il est toutefois intéressant de constater que la production de cette année reflétait l’esprit de la nouvelle vague du cinéma grec, parfois qualifié de « greek wierd cinema », lequel a pour chefs de file des réalisateurs tels que Yórgos Lánthimos ou Athina Rachel Tsangari. Le film « Play », lauréat du Grand Prix de cette année (le Golden Dionysos) en est d’ailleurs l’illustration. Cependant, si la dystopie qui y est développée est incontestablement pertinente, et si son concept initial (faire jouer des employés tels des enfants afin de les rendre plus performants au sein de l’entreprise) ne manque nullement d’originalité ni d’imagination, « Play » n’est malheureusement pas parvenu à susciter notre totale adhésion. Force est néanmoins d’admettre que si l’idée générale était traitée avec une moins grande dispersion formelle et une plus grande rigueur dans la direction des acteurs, « Play » pourrait assurément faire l’objet d’un excellent long-métrage.

Cela étant dit, le fait que cette jeune génération de réalisateurs se soucie autant du sort de ses semblables et que sa créativité soit autant affectée par une souffrance sans frontières, est aussi le signe positif que le septième art demeure toujours pleinement « éveillé » et n’a en rien perdu de sa capacité de discernement ni d’empathie. De la même manière, le talent, la pétulance artistique, l’enthousiasme créatif de tous ces cinéastes ainsi que l’audace politique dont certains ne manquent nullement, apportent la preuve vivante qu’en dépit des barrages à la liberté d’expression présents dans certains pays et nonobstant les nombreuses difficultés financières auxquelles beaucoup sont confrontés, le cinéma est porteur d’un élan vital et demeure animé par un constant renouveau.

Enfin, comme le faisait remarquer à juste titre le Président du Jury International lors de la cérémonie de clôture, quand bien même le Palmarès ne récompense-t-il que quelques films, les réflexions, les enjeux, les passions et les réalités exprimés au travers des films en compétition ne sont nullement vains car ils ont tous le mérite de percer de nouvelles fenêtres dans notre maison Terre, d’ouvrir et de remettre en question notre regard sur le monde, et ce, tout en (nous) faisant vivre passionnément le cinéma.

Dans cette perspective, si l’on tente de dégager une vision positive des failles et des crises auxquelles cette sélection 2017 nous a confrontés, tâchons de les considérer au sens grec du terme « kaïros », à savoir comme autant d’occasions favorables de comprendre ce qui était caché ou recouvert et qui nous est dévoilé. Car, si crise il y a, c’est qu’un monde s’éteint et qu’autre tarde à émerger.

Le Palmarès de la Compétition internationale

Grand Prix 2017
IMAGO de Raymund Ribay Gutierrez, Philippines

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Filmé caméra à l’épaule, ce court-métrage philippin a, durant les premières minutes, l’allure d’un documentaire, qui immerge le spectateur dans l’atmosphère bruyante et animée de Manille. Hyperréaliste, Imago nous confronte sans ambages à la violence sans qu’aucun détail ne nous soit épargné : celle d’une femme de 54 ans, élevant seule sa fille handicapée et qui, pour survivre, aide les plus pauvres à enterrer dignement leurs morts. Ce soir-là, il s’agira d’offrir une sépulture à un bébé mort-né, qui a pour tout cercueil une boîte à chaussures. Mais sur la route vers le cimetière, les choses ne se passent pas comme prévu… Et c’est alors que brusquement, le rythme change, la mise en scène se fait beaucoup plus intimiste, et c’est le visage d’une femme qui se dévoile autant que celui d’une étrange communauté, contrainte d’avoir fait d’une nécropole un lieu de vie.
Le producteur de ce court-métrage n’est autre que Brillante Mendoza et l’influence de ce mentor sur son jeune réalisateur est clairement palpable.
Indéniablement le film le plus fort et le plus dérageant de la compétition, Imago méritait sans conteste de remporter le Grand Prix. 

Second Prix

GENARO d’Andres Porras et Jesus Reyes, Colombie

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Genaro est un paysan à qui la milice paramilitaire a confié la mission de ramener les corps des combattants à leur mère avec une enveloppe contenant de l’argent. Ce travail l’a rendu indifférent à la mort et il ne souhaite qu’une chose : trouver parmi tous ces morts le corps qu’il cherche.

C’est au travers de la lorgnette de ceux qui ne peuvent plus témoigner qu’Andres Porras et Jesus Reyes évoquent la violence et le cynisme d’une guerre civile qui ravage la Colombie depuis des décennies. En optant pour un cadrage en ¾, métaphore de la vision de ce qu’il reste de la vie lorsque l’on repose dans un cercueil, les deux réalisateurs colombiens livrent de biais une attaque puissante à l’égard de l’absurdité d’une guerre profondément déshumanisante dont ses jeunes soldats ignorent tous les enjeux et les véritables motivations.

Inoubliable et puissant, Genaro a également remporté le « Human Values Award » décerné par le Parlement Grec.

EFA Drama 2017
THE CIRCLE de Ruken Tekes, Turquie

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Plus qu’un court-métrage, The Circle résonne comme un cri. En rassemblant au sein d’une école des enfants issus de différentes ethnies, Ruken Tekes dévoile avec une grande sensibilité la discrimination dont fait l’objet la communauté kurdophone yézidis. C’est à travers la symbolique du cercle que la jeune réalisatrice turque évoque une croyance propre au yézidisme, religion monothéiste apparue il y a plus de quatre mille ans en Mésopotamie. Particulièrement éclairante quant aux ressorts de la discrimination, l’une des premières scènes de ce court-métrage de 14 minutes, démontre tragiquement qu’à force de vouloir gommer les différences qui nous rendent singuliers et surtout d’en nier les valeurs intrinsèques, toute tentative d’uniformisation de l’humanité ne fait qu’accroître notre fâcheuse tendance à la catégorisation, au rejet de l’autre et à la stigmatisation.
Grâce à ce prix, The Circle fait partie des 15 courts-métrages nominés pour les EFA Awards dont la cérémonie aura lieu le 9 décembre prochain à Berlin.

Meilleur Film du Sud-est de l’Europe
DAM de Giorgos Teltzidis, Grèce

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Christina, une jeune adolescente, vit dans un village isolé que les habitants sont contraints de quitter en raison de la construction d’un barrage. À la maison, l’ambiance est électrique, et Christina n’a qu’un chien comme seul vrai compagnon.
La scène d’ouverture qu’illustre la magnifique photo ci-dessus ainsi que sa clôture disent en deux images tout le talent d’un réalisateur maîtrisant avec superbe l’art de la mise en scène. Derrière la caméra, l’on perçoit également un scénario écrit avec soin même si certaines scènes auraient mérité un petit coup de ciseau.

Meilleur Film d’Animation
THE SHADOW OVER PRAGUE de Marek Berger, Biolorussie-USA-Allemagne

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Inspiré d’une légende urbaine datant de l’occupation nazie en Tchécoslovaquie, The Shadow over Prague mélange subtilement super-héros, bande-dessinée, contes populaires et évocation historique. Figurant comme le seul des courts-métrages d’animation en compétition doté d’un réel et solide scénario original, The Shadow over Prague est également impressionnant dans sa reconstitution graphique de la capitale tchèque.

Prix Spécial TV5 Monde de la Meilleure Production
FUGAZI de Laurent Michelet, Belgique-France

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« Y avait pas photo » ! Avec ses moyens prodigieux de production et le professionnalisme évident avec lequel ceux-ci ont été mis à profit, Fugazi méritait indiscutablement ce prix. Ovni s’il en est dans la compétition, ce court-métrage réalisé par le Belge Laurent Michelet, détonnait clairement par son genre : la science-fiction. Un choix rare et osé qui nous propulse en 2039 sur une station spatiale chargée d’assurer la sécurité de la terre contre le terrorisme grâce à des drones.

Mentions spéciales

1. Pour son interprétation masculine, à Peder Holm Johansen, pour le “ODD JOB MAN”, Danemark.

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Tous ceux qui ont aimé l’humour et la tendresse du film danois « A man called Ove » tomberont incontestablement sous le charme de cet homme au job étrange ! Peder Holm Johansen est tout bonnement irrésistible !

2. Pour Michael Hapeshis, réalisateur du film “THE INSIGNIFICANT LIFE OF HELEN PAVLI”, Chypre

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L’esthétique de ce film en noir et blanc évoquant le déracinement culturel et familial touchera probablement le cœur de nombreux exilés.

3. Pour Gabriel Abrantes, réalisateur du film “A BRIEF HISTORY OF PRINCESS X”, Portugal-France-Royaume Uni.

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C’est sur un ton décalé et original qu’en 7 minutes, le réalisateur portugais Gabriel Abrantes revient sur l’histoire de Princesse X, phallus en bronze futuriste et doré sculpté par Brancusi, qui est en fait un buste de l’incroyable petite nièce de Napoléon, Marie Bonaparte.

Le Prix FIPRESCI a également été attribué à “A BRIEF HISTORY OF PRINCESS X” de Gabriel Abrantes.

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Enfin, last but not least, eu égard au contexte général évoqué plus haut, soulignons également la présence d’un second film belge en compétition “Le Scénariste” de François Paquay, la seule comédie digne de ce nom qu’il nous ait été donné de voir.

« Le Scénariste » tourne en dérision les aléas de la production cinématographique et ne manque guère non plus d’autodérision quant au processus créatif propre à l’écriture d’un scénario. Mettant en scène des « types » plus que des personnages, ce drôle de court-métrage est également rehaussé d’une touche de surréalisme typiquement belge dont nous n’avons point eu à rougir, si ce n’est de plaisir ! Apportant véritablement un souffle de fraîcheur et d’humour au cœur de ce Drama, ce court-métrage fut très largement apprécié par le public et sera également en compétition au FIFF à Namur. Nous lui souhaitons bon vent !

Christie Huysmans