Sahim Omar Kalifa : Zagros

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INTERVIEW DE SAHIM OMAR KALIFA POUR SON FILM « ZAGROS »

Grand Prix du Festival de Gand, « Zagros » est l’un des films à ne pas rater en cette fin d’année. Puissant et engagé, le premier long-métrage de Sahim Omar Kalifa a l’étoffe d’un drame shakespearien moderne dont les résonances sont universelles. CinéFemme a eu le grand plaisir de rencontrer ce talentueux et très prometteur réalisateur belge d’origine kurde, particulièrement sensible à la condition féminine, dans le cadre de la soirée de pré-lancement du Tournai Ramdam Festival.

Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser ce film et comment vous a-t-il été inspiré ?

Il y a plusieurs raisons qui m’ont motivé à faire ce film. La première est que j’aime raconter des histoires qui me tiennent beaucoup à cœur sans qu’elles soient pour autant autobiographiques. « Zagros » n’est donc pas ma propre histoire même si certains éléments sont empruntés à mon vécu. Tout comme Zagros, j’ai connu l’exil, et ma décision de quitter le Kurdistan irakien reposait sur des raisons politiques, religieuses et liées à certaines traditions. Il est à cet égard important de souligner qu’au Kurdistan, et contrairement à ce qui se fait en Europe, prendre une décision ne se fait pas individuellement ; celle-ci doit être validée par l’ensemble de la communauté, ce que montre clairement le film. Aussi, lorsque l’on prend une décision seul, on se demande toujours si le choix que l’on a fait est le bon ou pas. La deuxième raison qui m’a motivé à raconter cette histoire, remonte à mon enfance : j’avais onze ans lorsque j’ai vu arriver dans notre village les premières combattantes kurdes et j’ai été terriblement impressionné par l’audace, la force et la puissance de ces femmes. Pour moi, il y avait quelque chose de magique dans leur comportement car elles incitaient les femmes du village à s’affirmer et à revendiquer un pouvoir identique à celui des hommes. Enfin, toujours concernant la position des femmes au Kurdistan, il est fascinant de relever le contraste qui existe entre les femmes qui vivent dans les montagnes et celles qui habitent dans les villages. Les premières ont quasi un pouvoir supérieur aux hommes, alors que les secondes n’ont aucun droit de parole ni aucune liberté d’action.

Lorsque l’on lit le synopsis de votre film, on pourrait être tenté de croire que Zagros, c’est l’histoire d’un homme déchiré entre l’amour qu’il porte à son épouse et le respect du code d’honneur familial. Pourtant, de manière plus universelle, c’est aussi et surtout le drame amoureux d’un homme tiraillé par le doute, qui se laisse progressivement aveugler par une jalousie quasi obsessionnelle ? Zagros a, à s’y méprendre, l’étoffe d’un héros shakespearien, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler le personnage d’Othello. Avez-vous songé à Othello lorsque vous avez écrit le scénario ?

Nombreux sont ceux à avoir vu le film et à avoir dressé le même parallélisme. Personnellement, je n’ai jamais lu ni vu Othello ; je ne connais donc pas la pièce. Par contre, Jean-Claude van Rijckeghem, mon coscénariste, s’est fait la réflexion en cours d’écriture, ce qui ne m’a posé aucun problème. Cela dit, ce qui nous importait avant tout, est que le spectateur éprouve une constante sympathie à l’égard de ce héros qui, en effet, dès son arrivée en Belgique, commence à éprouver de la jalousie. Cette volonté de rendre Zagros sympathique explique d’ailleurs pourquoi nous avons fait de lui un berger et non un guérillero comme nous l’avions envisagé au départ. Si tel avait été le cas, il aurait suscité beaucoup moins d’empathie de la part du public, car dans l’esprit de beaucoup, Zagros serait demeuré un protagoniste qui, par le passé, aurait tué beaucoup de gens. De plus, cela aurait pu donner l’impression que le film défendait une position politique, ce qui n’était pas notre intention. Si le film a une dimension politique, elle demeure contextuelle et ne se situe qu’à l’arrière-plan. Nous avons voulu aussi faire de Zagros un héros moderne : c’est un berger progressiste et non conservateur. Il est en contact régulier avec les combattantes kurdes qui vivent dans les montagnes ; il respecte sa femme et a une attitude exemplaire à son égard, qui est bien différente de celle des autres hommes du village. Le fait que Havin, son épouse, soit la sœur de l’une de ces combattantes est d’ailleurs aussi très significatif et repose sur un choix délibéré de notre part. Zagros aime donc énormément sa femme ; il fait tout ce qu’il peut pour adopter le comportement le plus progressiste possible mais il est aussi issu d’une famille extrêmement conservatrice qu’il s’efforce de respecter. Le film montre donc combien il est difficile de se frayer un chemin entre ces deux opposés, de trouver un équilibre entre deux attitudes qui, si elles sont amenées à être tranchées, prennent la tournure d’un dilemme. Zagros essaie donc de survivre à cette situation, mais sa paranoïa, sa jalousie, qui devient progressivement obsessionnelle, l’aveugle complètement au point de faire de lui un autre homme. Et si à la fin, Zagros est parvenu à remporter un combat contre les traditions et les normes patriarcales, il s’avère par contre totalement vaincu par la puissance de ses émotions.

Visuellement, Zagros occupe le devant de la scène. Pourtant les femmes sont omniprésentes tout au long du film. Diriez-vous qu’en réalisant ce film vous vous êtes engagé en faveur de la condition féminine ?

Oui, en effet. Pour que cette histoire soit racontée de manière réaliste, nous ne pouvions éviter d’en évoquer l’arrière-fond politique. Cependant, nous ne voulions pas retracer l’histoire du mouvement d’émancipation féminine au Kurdistan car sa complexité aurait été difficilement comprise et recevable par un public international. Nous avons donc voulu raconter les choses le plus simplement possible. Pour ce faire, nous les avons développées à travers le point de vue d’un homme, somme toute très commun, qui amène le spectateur à être confronté, de plusieurs manières, aux violences dont les femmes sont les premières victimes. Cela dit, comme nous l’avons déjà évoqué, l’histoire centrale du film, le drame intime de Zagros (sa jalousie passionnelle) est totalement universel : il pourrait se dérouler partout dans le monde. Néanmoins, dès le départ, nous voulions donner à cette histoire une résonnance singulière et exotique. Or, ce qui la rend si particulière tient au fait que Zagros est originaire du Kurdistan turc et qu’à ce titre, il nous dévoile la société dont il est issu, les normes qui régissent sa vie quotidienne ainsi que les tensions existantes entre la modernité et les traditions.

Le poids écrasant du patriarcat est au cœur de votre film. La tension dramatique de votre film émane d’ailleurs grandement de ce père qui, considéré avec un regard féminin, parvient à se rendre parfaitement (et magnifiquement !) détestable. Diriez-vous que contre toute attente, aujourd’hui, ce sont les jeunes hommes qui éprouvent le plus de difficultés à se libérer du poids patriarcal même si ce sont les femmes qui en sont les premières victimes ?

Oui, c’est clair. À ce titre, le comportement du père de Zagros est éloquent. Sa motivation est avant tout personnelle : tout ce qu’il entreprend vise d’abord à maintenir sa propre réputation en tant que chef de village. Ceci démontre que dans notre société, vous pouvez devenir une victime en raison de la position que quelqu’un d’autre occupe au sein de la communauté, notamment s’il souhaite maintenir tout le monde sous sa coupe. Si Abdollah rejoint Zagros en Belgique et s’il tient tant à influencer son comportement, ce n’est pas pour sauver l’honneur de son fils ni d’ailleurs faire de lui un héros mais bien pour sauvegarder sa propre fierté et conserver son pouvoir. Le discours de la mère de Zagros est d’ailleurs totalement différent des hommes car elle aussi a compris les motivations de son époux.

Le respect du code d’honneur patriarcal apparaît d’ailleurs comme un prétexte moral fallacieux, car, in fine, il vise avant tout à asservir les femmes et à faire d’elles des esclaves.

Oui, c’est sûr. Mais il ne faut pas nécessairement qu’un code d’honneur patriarcal existe pour faire des femmes des esclaves. Partout dans le monde, de nombreuses femmes sont encore les victimes d’hommes qui cherchent à abuser d’elles à travers le pouvoir ou la puissance dont ils disposent. Regardez l’affaire Weinstein !

Justement, lorsque l’on observe ce type de situation, avez-vous l’impression que les pays dits démocratiques ont réellement progressé ?

En comparaison avec ce qu’il se passe dans les sociétés du Moyen-Orient, la situation des femmes européennes ou américaines est indéniablement meilleure, même s’il est assez pitoyable de constater, comme je viens de le dire, qu’à l’échelle planétaire, les femmes soient encore autant victimes de ces abus de pouvoir. Mais au Kurdistan et dans les pays islamistes, les choses sont bien pires ! De nombreuses femmes sont fréquemment victimes de viols. Cependant, elles se sentent obligées de garder le silence, et ce même au sein de leur famille, car être violée est une honte aux yeux de la communauté, et si, jamais, elles osent parler du crime dont elles ont été victimes, leur parole fera d’elles des victimes une seconde fois. La souffrance de ces femmes est donc totalement taboue. C’est d’ailleurs un sujet que j’ai abordé dans mon court-métrage « Bad Hunter ».

Parlant de la Turquie, les statistiques relatives aux violences commises envers les femmes sont effarantes : 53% des femmes assassinées le sont par leur mari, et 17% par un autre membre de la famille. Entre 2002 et 2009, 4063 femmes ont été assassinées pour cause d’honneur. Durant la même période, si 15564 personnes sont inculpées pour violences faites aux femmes, elles ne sont que 5700 à être condamnées.

En Turquie, il existe en effet des organisations qui réalisent des enquêtes relatives aux violences commises à l’égard des femmes et qui sont autorisées à publier les statistiques que vous venez de citer. Mais c’est loin d’être le cas dans la majorité des pays du Moyen-Orient : nous ne disposons d’aucun chiffre pour le Quatar, l’Arabie Saoudite ou Dubaï, par exemple. Des millions de femmes sont pourtant victimes de ces violences mais personne n’en parle. On ignore donc totalement toute l’étendue réelle du problème dans ces pays.

Votre film évoque aussi l’héroïsme, sujet que vous développez sous plusieurs angles. L’un est frontal : si Zagros veut revenir en héros, il doit sauver l’honneur de sa famille ; l’autre est indirect et met en exergue le courage des femmes, celui d’Havin mais aussi des combattantes kurdes que l’on voit au tout début de votre film. Au final, qui apparaît le plus héroïque ?

Aux yeux de son père, Zagros pourrait en effet faire figure de héros mais ce n’est pas comme tel qu’il se voit personnellement. Au contraire ! Il se rend pleinement compte qu’il a commis la plus regrettable erreur de sa vie. S’agissant de l’héroïsme féminin, je suis très admiratif à l’égard du courage de ces femmes qui se battent pour leur liberté. Le mouvement initié par ces femmes est remarquable car il ouvre la voie à un certain progrès. Mais le prix de ce progrès fait aussi que les femmes en deviennent les victimes car malheureusement nombreux sont encore ceux qui ne sont pas prêts à accepter les changements qu’il provoque. Dans le film, nous avons tenu à ce que cet héroïsme évolue positivement. C’est notamment la raison pour laquelle Rayhan évoque le fait qu’elle vit désormais en ville avec sa tante, faisant ainsi comprendre au spectateur qu’elle a quitté les montagnes et commencé une nouvelle vie. Symboliquement, c’était notre manière de montrer que le comportement de Havin ne fut pas vain et de démontrer que la femme a la possibilité d’occuper une meilleure position dans la société et que sa situation ne peut que s’améliorer dans le futur. Et personnellement, lorsque je considère toutes les victoires remportées récemment par les combattantes kurdes, je suis intimement persuadé que la condition féminine au Kurdistan ne peut qu’être meilleure à l’avenir.

(Propos recueillis par Christie Huysmans)

Vous pouvez également écouter l’intégralité de cette interview réalisée en anglais

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