BOOST CAMP 2018 : DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE

Créé en 2016 sous l’impulsion de la productrice belge Diana Elbaum, et soutenu par de nombreux partenaires publics et privés, le Boost Camp a pour vocation de booster le cinéma féminin en apportant des solutions concrètes à la sous-représentation des femmes dans le cinéma. Ce jeudi 16 novembre, l’initiative célébrait la clôture de sa deuxième édition, accompagnée d’une remise de prix. L’occasion pour les quatre réalisatrices belges ayant participé à l’édition 2018 (Delphine Noëls, Géraldine Doignon, Sarah Hirtt et Véronique Jadin) de faire sortir de l’ombre les longs-métrages qu’elles ont développés dans le cadre de cet accélérateur de projets cinématographiques.

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Petit flash-back

L’idée du Boost Camp est née de plusieurs constats. Premier constat : les femmes peinent à exercer leur art (ce qui n’est pas seulement l’apanage du secteur du cinéma), et sont souvent confinées, statistiques à l’appui, dans des productions à faible économie. Or, elles sont bien présentes puisque 50% des étudiants en cinéma sont des femmes. Pourtant, elles disparaissent très rapidement des radars. À compétences et à talents égaux, l’équité homme-femme est donc encore loin d’être de mise, les mentalités du marché et de l’industrie du cinéma rechignant encore trop souvent à créditer leur confiance à des projets portés par des réalisatrices. Deuxième constat, les heureux hasards de la vie ont souvent tendance à isoler les femmes de leur réseau professionnel, décélérant ainsi, à un moment ou à autre, l’avancée de leur carrière et le développement de leurs projets. « Elles se marient, elles ont des enfants, s’en occupent,…elles divorcent, a souligné avec une lucide ironie Diana Elbaum, et ensuite, elles éprouvent des difficultés à se reconnecter à leur réseau ». Enfin, la méconnaissance du marché, lequel est en constante évolution, constitue également un frein à la mise en œuvre efficace de leur projet. « Un producteur est un traducteur entre une œuvre et un produit », a défini l’instigatrice du Boost Camp. Raison pour laquelle le Boost Camp met aussi à la disposition des réalisatrices un réseau d’experts et de consultants leur permettant de réduire le fossé qui, trop souvent, sépare l’œuvre du produit, et d’en accélérer le développement, et ce, de l’écriture du scénario à son packaging.

La part de l’ombre davantage éclairée : le développement

Avant qu’un film n’entre dans la lumière, un long travail de l’ombre est nécessaire : le développement. Afin d’en activer le processus, le Boost Camp s’articule autour de deux axes répartis en trois sessions sur un an, de manière à ce que les projets retenus soient prêts à entrer dans la phase de financement au terme de l’année passée au Boost Camp. La première phase du développement est axée sur le scénario, et se fait en étroite collaboration avec le Groupe Ouest, partenaire opérationnel du Boost Camp. Installé sur le littoral breton, le Groupe Ouest est devenu en 2016 le premier lieu en Europe de coaching de cinéastes en résidence, et le premier lieu français en formation professionnelle pour scénaristes et réalisateurs en phase d’écriture. Les quatre cinéastes belges sélectionnées pour cette deuxième édition (Delphine Noëls, Géraldine Doignon, Sarah Hirtt et Véronique Jadin) ont donc été accueillies en résidence à Brignogan-Plages durant deux sessions d’une semaine, la première ayant eu lieu en mars et la seconde à la fin mai. Leurs projets ont été développés en « miroir » avec quatre autres projets français sélectionnés par Le Groupe Ouest et le Deuxième Regard/ Collectif 5050x2020, qui est également partenaire du Boost Camp. Les deux groupes de réalisatrices ont été suivis par un binôme de consultantes en scénario constitué d’Agnès Caffin et Séverine Vermersch, reconnues en tant qu’expertes dans les méthodes de coaching en écriture.

Suite à ces deux sessions en Bretagne, les réalisatrices ont participé à une dernière session de coaching à Bruxelles, encadrée par des consultants internationaux spécialisés dans des domaines tels que le storytelling, le marketing, le benchmarking et le packaging.

Coup de projecteur sur les lauréates et leurs lauriers

(Delphine Noëls - « Das Krieg »)

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C’est avec « Das Krieg  » (titre provisoire) que Delphine Noëls, qui avait réalisé « Post Partum » en 2013, a guerroyé durant un an avec le développement d’un film qui se propose de mettre en lumière l’émergence de la résistance dans l’Allemagne nazie. C’est autour de trois héros du quotidien que rien ne prédestinait à combattre l’idéalisme hitlérien, que le film s’articulera. Une aventure humaine et politique au cœur de laquelle l’amour ne sera pas absent, et dans laquelle grandeur et trahison se côtoieront. L’idée de ce film tient non seulement à des raisons familiales intimes, a souligné la réalisatrice puisque son grand-père, juif allemand, a été sauvé grâce à la résistance, mais aussi car « faire un film pour une femme s’apparente souvent au fait de partir en guerre ». Enfin, au-delà de son contexte historique, « Das Krieg » se veut aussi un film « miroir » qui devrait non seulement nous amener à réinterroger notre présent à la lueur du passé (si l’on tient compte de la résurgence nationaliste actuelle), mais qui, dans l’absolu, devrait aussi illuminer notre capacité individuelle de résistance, fusse-t-elle très prosaïque. (« Das Krieg » a reçu le prix Casa Kafka Pictures.)

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(Géraldine Doignon – « Lenny n’a pas l’âge »)

C’est dans la continuité de ses deux premiers longs-métrages, « De leur vivant » et « Un homme à la mer », que Géraldine Doignon ré-explore deux thèmes chers à son cœur dans «  Lenny n’a pas l’âge  » : la cellule familiale et la rencontre de deux solitudes. Ce nouveau film nous invitera à suivre Lenny, un adolescent de 15 ans, brillant élève, bénéficiant d’une belle popularité au sein de son lycée mais totalement livré à lui-même, et Marina, 40 ans, sa professeure de biologie, aux prises avec une crise existentielle et familiale. 25 ans les séparent mais le manque d’amour dont tous deux souffrent cruellement va les rapprocher, donnant ainsi lieu à une singulière amitié. « L’éclatement de la cellule familiale, couplé à un individualisme grandissant, est une réalité contemporaine souvent difficile à surmonter, a précisé la cinéaste, mais à travers ce film, j’aimerais insuffler l’espoir qu’il est toujours possible de construire des relations humaines qui nous fortifient durablement et constituent un rempart lumineux contre l’isolement et la solitude ». (« Lenny n’a pas l’âge » a reçu le prix Proximus.)

(Sarah Hirtt – « Les Cyclopes »)

Les films abordant la question du genre se sont multipliés ces dernières années. Avec « Les Cyclopes  », Sarah Hirtt nous fera découvrir une réalité aussi méconnue que taboue : l’intersexuation, i.e l’indétermination du genre à la naissance, une problématique qui concerne plus d’un nouveau-né sur 2000. Ce sujet complexe sera abordé à travers l’histoire d’Agathe, jeune maman bourgeoise de 27 ans, qui, confrontée à la naissance d’un bébé-intersexe, décide de quitter Sofia pour Paris, afin de le faire opérer en fille. « Il est encore de pratique courante d’opérer à tour de bras ces enfants peu après leur naissance sans qu’il ne leur soit donné le temps d’évoluer, ni encore moins la liberté de choisir leur sexe par eux-mêmes le moment venu », a souligné Sarah Hirtt. « À travers ce film, je souhaiterais donc non seulement éclairer le public sur cette problématique souvent ignorée mais aussi ouvrir le débat sur les pratiques majoritairement en cours », a-t-elle poursuivi. Enfin, pour ceux qui s’interrogeraient sur le titre énigmatique de ce film, il émane d’une citation du chirurgien George Arnaud de Ronsil, qui, dans sa « Dissertation sur les hermaphrodites » (1768), a posé cette question charnière : « que dirions-nous d’une nation de cyclopes, qui ferait crever un œil à tous ceux de notre espèce qui tomberaient entre leurs mains ? ».

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(Véronique Jadin – « Little Big Suzy)

Après une comédie sociale toujours en développement, « Les Moches », Véronique Jadin a planché dans le cadre du Boost Camp sur un drame poétique sur le deuil, intitulé Litlle Big Suzy. Dans ce long-métrage filmé à hauteur d’enfant, on y suivra les déambulations de Suzy, 10 ans, qui, pour fuir l’enterrement de sa maman, s’évadera dans les rues de Bruxelles et y fera d’étranges rencontres. Un flingue, une pute, un chat, voici résumée en trois mots sa journée dans le désordre. Une aventure qui, a priori, nous fait songer à Alice aux pays des merveilles, et fera de la capitale belge un personnage à part entière.

Les quatre lauréates ont toutes reçu une bourse de 250 EUR de la SACD visant à rémunérer l’expertise d’un consultant pour la poursuite de leur projet respectif.

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Enfin, en guise de conclusion, rappelons la devise de la célèbre créatrice de mode Diane Von Furstenberg, marraine du Boost Camp, qui éclaire autant l’état d’esprit du Boost Camp que la philosophie de sa démarche :

« Don’t blame anyone. Embrace the challenge and deal with it. Be in charge of your own life. Turn negatives into positives and always be proud to be a woman ! »

« Ne blâmez personne. Relevez le défi et affrontez-le. Soyez responsable de votre propre vie. Transformez les négatifs en positifs et soyez toujours fière d’être une femme ! »

(Christie Huysmans)

Pour plus d’informations : http://leboostcamp.com/