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LE JEUNE KARL MARX

Raoul Peck

August Diehl, Vicky Krieps, Stefan Konarske, Olivier Gourmet, Amy Wren.

118 min.
4 octobre 2017
LE JEUNE KARL MARX

Comment dépoussiérer l’image austère d’un homme au regard ombrageux et à la barbe broussailleuse dont la renommée demeura relativement limitée de son vivant et qui, à la fin de sa vie, déclarait : « Je ne suis pas marxiste ». Comment débarrasser de ses oripeaux simplistes et doctrinaires les réflexions économiques, sociales et politiques d’un penseur capital dont l’influence a profondément marqué les 19e et 20e siècles ? Comment comprendre l’apparition d’une pensée dite révolutionnaire en regard de son contexte historique, et comment réactualiser notre lecture de Marx en la dépouillant de l’héritage meurtrier dont se sont réclamés ceux qui prétendaient être ses dignes successeurs ?

Ce sont, entre autres, à ces quelques questions que Raoul Peck, auteur du récent « I am not your negro » et ancien Ministre de la Culture de Haïti, ambitionne de répondre en nous livrant son portrait intime du jeune Karl Marx. A savoir celui d’un journaliste et d’un jeune philosophe âgé de 26 ans, originaire d’une famille juive convertie au protestantisme, victime de la censure en Allemagne, exilé à Paris avec sa femme Jenny (qui renonça aux privilèges de la noblesse), constamment confronté à des ennuis pécuniaires. Mais l’histoire de Karl Marx, c’est aussi une aventure humaine et l’histoire d’une rencontre décisive, celle de Friedrich Engels, fils révolté d’un riche industriel actif dans le textile, qui donnera lieu à une fidèle amitié et à une complicité intellectuelle déterminante dans l’élaboration d’une œuvre complexe, au demeurant inachevée, que les idéologues ont largement masquée, voire pervertie, par la constitution du « marxisme ».

Pour esquisser son portrait, Raoul Peck se propose de revenir à l’être humain qu’était Marx, aux sources et aux préludes de sa pensée ainsi qu’aux conditions socio-politiques qui ont favorisé son émergence. Pour ce faire, il limite son biopic à quelques années de la vie de Marx : de 1844, année au cours de laquelle il rédige à Paris ses « Manuscrits », jusqu’à la publication en 1848 du « Manifeste du Parti Communiste ». L’époque est déterminante car elle est intimement liée à l’histoire du mouvement ouvrier européen mais aussi parce qu’elle coïncide avec la période durant laquelle Marx commence à s’initier (certes de manière très partisane) aux analyses économiques et historiques concrètes ainsi qu’aux luttes politiques.

La mise en perspective contextuelle que nous propose Raoul Peck est doublement pertinente.
Celle-ci illustre tout d’abord la mutation personnelle opérée par Marx : à savoir celle d’un philosophe qui progressivement se transforme en penseur de l’économie politique et se propose de renverser la philosophie en la rendant agissante. C’est ainsi qu’il écrit dans la onzième des « Thèses sur Feuerbach » : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer. » Ce retournement (en rupture avec l’idéalisme hégélien) l’amènera à développer sa conception matérialiste de l’histoire, idée à travers laquelle il bouleverse la hiérarchie jusque-là établie entre la conscience et la vie. Si auparavant on croyait que les idées organisaient le monde, le renversement opéré par Marx consiste à démontrer que c’est tout l’inverse : ce sont les conditions matérielles (les relations économiques, les modalités de l’industrie et du commerce, les rapports sociaux) qui engendrent les idées. Certes, s’il l’on tient pour unique et vraie cette conception de l’histoire, force est de constater qu’elle induit une vision unilatérale du monde et une représentation restreinte de l’humanité mais elle n’en demeure pas moins intéressante lorsque l’on tente d’interroger notre présent.

Dans cette perspective, si « Le Jeune Karl Marx » nous force à réexaminer le passé, il nous amène aussi à le rapprocher des réalités actuelles et il nous oblige en conséquence à nous demander si nos sociétés dites postindustrielles ont positivement progressé. Lorsque le mot « bun out » est sur toutes les lèvres et qu’il touche toutes les classes sociales, lorsque l’on apprend qu’un des hôpitaux français les plus réputés se fait fort de rédiger un mémorandum intitulé « L’industrialisation des soins médicaux pour le bien-être de tous » (cherchez l’erreur sémantique !) et accuse dans le même temps un taux record de suicides de son personnel soignant, lorsqu’une grande chaine de distribution allemande (et ce n’est guère un cas unique) est forcée d’admettre que ses statistiques en matière d’accidents du travail atteignent des sommets…, en nous, le doute s’insinue. Sommes-nous aujourd’hui totalement dépassés par une économie politique incontrôlable ? Comment transformer le monde si ce n’est d’abord en nous transformant nous-mêmes tout en acceptant que la vie soit de facto animée d’un constant mouvement ? Mais sommes-nous vraiment prêts à nous révolter contre nous-mêmes (nos a priori, nos idées et nos pensées toutes faites, les influences nocives qui nous ont formatés) avant de vouloir révolutionner le monde ?

Quand bien même l’utopie marxiste résulte-t-elle, entre autres, d’une aporie somme tout irrésolue quant à la valeur « travail » et d’une approche naïve de la nature humaine (notamment quant à l’abolition de la propriété), les contradictions dialectiques qu’elle suscite méritent encore d’être réfléchies et repensées. Car si Marx considérait que le travail créait la valeur de l’homme et que dans le même temps, il le rendait esclave et faisait de lui un objet (d’où le concept d’aliénation), sommes-nous aujourd’hui réellement parvenus à dépasser cette contradiction et à trouver un point d’équilibre entre ces deux extrêmes ?

« Le Jeune Karl Marx » suscite plus de questions qu’il ne prétend y répondre, et si ses détracteurs y verront un outil de propagande occultant les vices du communisme, peut-on réellement attribuer à Marx la responsabilité du Goulag et l’échec sanglant de ses aventures politiques, et doit-on pour autant abandonner totalement une œuvre toujours en suspens ?
Comme le soulignait Louis Althusser, « Toutes les révolutions naissent par les philosophes et meurent par les idéologues ». C’est, dans une certaine mesure, ce que Raoul Peck nous rappelle avec une belle efficacité et une pertinente acuité.

Christie Huysmans