Berlinale 2018
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TOUCH ME NOT

Adina Pintilie

Laura Benson, Tómas Lemarquis, Irmena Chichikova, Christian Bayerlein, Grit Uhlemann, Seani Love, Hanna Hofmann

125 min.
14 mars 2019
TOUCH ME NOT

Ours d’Or de la Berlinale 2018, « Touch me not » fut sans aucun doute le film présenté en compétition officielle qui fit le plus parler de lui. Conspué par la majorité des critiques, encensé par quelques ilotes, laissant circonspect une grande partie du public, ce film polémique eut en tout cas le don de ne laisser personne indifférent. Un ramdam dont s’est d’ailleurs réjoui Dieter Kosslick, Directeur du Festival, qui tenait à ce que cette 68ème édition suscite débats et controverses. Pari réussi, puisque la récompense qui lui fut attribuée fut accueillie comme une très grande surprise par de nombreux médias allemands, et considérée comme « une décision choc » par le quotidien « Die Welt » qu’il compara d’ailleurs à celle qui fut prise en 1986 pour le film de Reinhard Hauff « Stammheim - Die Baader-Meinhof-Gruppe vor Gericht ».

Dérangeant et expérimental tant sur le fond comme sur la forme, « Touch me not » mérite en tout cas d’être vu quel que soit l’appréciation que l’on pourrait en tirer au terme de sa projection. Aussi, pour être appréhendé en toute connaissance de cause, est-il utile d’être au fait du processus créatif mis en œuvre tant par sa réalisatrice, Adina Pintilie, que ses acteurs, mais aussi de ne point prêter d’intentions erronées ou de malveillantes motivations à son instigatrice. Gardons-nous dès lors d’adhérer au point de vue adopté par le magazine « The Rolling Stone » qui, dans une vaine tentative de synthèse toutes les critiques négatives, qualifie « Touch me not » de « film sexperimental » offrant un « cinéma thérapie dépourvu de toute distance et envisageant le sexe comme un acte fragile sans érotisme ». Soulignons que la sexualité ne constitue qu’une partie du spectre charnel exploré dans le film, et évitons également de nous demander, à l’instar de cette journaliste allemande furieuse de ne pas avoir trouvé ni scénario ni personnages dignes de ce nom dans « Touch me not », si l’œuvre d’Adilla Pintille est du cinéma ou non.

Le point de départ de « Touch me not » vit le jour il y a un peu plus de sept ans lorsque sa réalisatrice se rendit compte qu’elle ne connaissait rien ni de l’intimité ni de l’amour et que toutes les certitudes qu’elle avait nourries sur le sujet dans sa première jeunesse étaient purement illusoires. On soulignera néanmoins qu’interrogée sur le catalyseur de cette réflexion, la réalisatrice roumaine esquive toute réponse. Une attitude assez regrettable et somme toute très paradoxale de la part d’une cinéaste qui tient à ce que son film ouvre la voie à l’altérité, au dialogue et à l’ouverture mais se ferme de manière abrupte lorsqu’il s’agit de nous éclairer quant à son déclencheur. De là à en déduire qu’un petit quelque chose reste encore inassumé dans ce film très personnel où elle se met elle-même en scène (sans pour autant faire preuve de narcissisme), il y a un pas que nous serions tentés de franchir, notamment en relevant le rêve étrange qu’elle dit avoir fait, lequel mettait en scène l’intrusion obstinée de sa mère dans ses ébats amoureux… Impertinence psychanalytique ou idiote conjecture de notre part ? Au vu de la volonté affichée de sa réalisatrice de mélanger fiction et réalité, la question mériterait de lui être posée… Relevons d’ailleurs aussi que le titre du film, grammaticalement incorrect, fait d’ailleurs songer à une expression très enfantine.

Toujours est-il que piquée par la curiosité, Adina Pintilie décida d’explorer la sphère de l’intime et des relations charnelles que les êtres humains entretiennent tant avec eux-mêmes qu’avec les autres, et de faire du cinéma un laboratoire. L’élaboration du film prit au total sept ans, le casting à lui seul dura près de deux ans, et le montage s’effectua de manière progressive en intégrant notamment au fur et à mesure les éléments « hors script » qui se révélaient en cours de tournage, enrichissant ce que la cinéaste qualifie de « voyage exploratoire ». Mélangeant fiction et réalité, « Touch me not » repose donc sur un scénario qui ne servit que de « filet de sécurité » délimitant les limites à ne pas franchir, et ce, afin d’assurer aux acteurs un espace de confiance. Le synopsis est d’ailleurs très simple et peut se résumer en deux lignes. Laura (incarnée par Laura Benson) ne supporte aucun contact physique. Afin de se guérir de sa phobie, elle suit une thérapie et va à la rencontre de personnes ayant toutes des approches particulières de leur corps et de l’intimité.

Parmi les 7 acteurs figurant au casting, pratiquement tous originaires de différentes régions du monde, seuls trois sont professionnels, mais tous (amateurs ou non) confirment le caractère hybride de leur personnage. Tous admettent d’ailleurs avoir été frappés par le fait qu’eux-mêmes ignoraient souvent si ce qu’ils exprimaient devant la caméra leur appartenait réellement en propre ou était induit par le rôle qu’ils étaient censés endosser. Une expérience qui, de l’avis de tous les a profondément transformés, si ce n’est soignés, admettent même certains, en les ayant amenés à sortir de leur zone de confort et en investiguant des territoires jusque-là inenvisageables. Relevons également que les acteurs amateurs, souvent amenés dans le film à endosser le rôle qu’ils occupent dans la vie, soulignent l’impact « fictionnalisant » de la caméra sur leur manière d’être (une thématique qui fait écho au documentaire de Sarah Moon Howe [1]). On notera que tous les acteurs ont été choisis notamment sur base de l’implication personnelle qu’ils étaient prêts à injecter dans le film. Ceux-ci ont ainsi accepté de tenir un journal intime et d’y noter tout ce qui à titre personnel pouvait être relevant eu égard au sujet du film. Chacun s’est également vu confier une caméra afin de pouvoir se filmer dans l’intimité et de faire de ces shots un matériau de recherche cinématographique. Relativisons toutefois le caractère novateur de l’approche développée par la cinéaste roumaine : les méthodes mises en œuvre au sein de l’Actor’s Studio reposaient déjà sur l’idée que les acteurs devaient puiser dans leur mémoire affective pour créer l’émotion et ainsi amener le personnage vers eux, et non l’inverse. Elia Kazan, l’un des fondateurs de l’Actor’s Studio, poussa notamment la méthode à l’extrême avec Vivien Leigh dans « Un tramway nommé désir » en s’appuyant sur les troubles bipolaires de l’actrice, laquelle incarne un personnage sombrant peu à peu dans la folie.

Dans cette perspective, même si Adina Pintilie refuse que son film soit étiqueté, et même s’il est vrai qu’il ne peut être nullement qualifié de docu-fiction, il pourrait néanmoins s’appréhender comme une fiction documentarisée tout autant que comme un documentaire « fictionnalisé » soutenu par une mise en abyme, qui, dès le départ, place le spectateur dans une position de « spectateur-voyeur » (et non voyeuriste) pleinement conscient de sa position active de spectateur. La présence de la caméra étant perceptible de bout en bout, celle-ci l’« oblige » ainsi (but avoué de la réalisatrice) à interroger constamment sa propre subjectivité non seulement à l’égard de ce que suscitent les images qui lui sont soumises mais aussi, par le biais d’un effet miroir, ce qu’elles réveillent à un niveau plus intime et réflexif eu égard à son histoire personnelle, ses désirs et ses craintes. Et c’est peut-être là le plus intéressant de la démarche : ne pas se limiter à ressentir, à se sentir choqué, dérangé, écœuré, voire excité …et demeurer dès lors dans le simple constat mais au contraire interroger les raisons du ressenti, voire, par la suite, ré-envisager les limites susceptibles d’engendrer une transformation. À titre exemplatif, relevons la réponse pertinente de la cinéaste à une journaliste s’étonnant que la sexualité lesbienne soit absente du film : « Mon film ne se limite pas à la sexualité, et mon but n’était d’ailleurs pas de dresser un état des lieux de toutes les formes de sexualité (tâche au demeurant impossible) mais bien d’en investiguer certaines. Mais si la sexualité lesbienne vous a manqué dans mon film, demandez-vous pourquoi. » Mentionnons aussi le rôle clé de Christian dans ce film et la pertinence de ses réflexions : « Pendant longtemps, j’ai eu l’impression de n’être qu’un cerveau placé dans un corps », dit-il dans le film. « J’ai bien conscience qu’en raison de mon handicap, mon corps suscite chez les autres un malaise, voire de la répulsion mais ce film démontre que certaines barrières peuvent être dépassées. Si j’ai un conseil à vous donner : ne laissez jamais la société vous dicter la manière de vous comporter dans votre intimité ! », a-t-il ajouté en conférence de presse.

En conclusion, que « Touch me not » suscite rejet ou approbation, il a le mérite de re-sacriliser le corps et de le désacraliser simultanément. Dans une société où la pornographie est amplement démocratisée, où émergent « un capitalisme émotionnel et une économie sexuelle » [2] et où les rapports humains sont de plus en plus virtuels mais qui, assez paradoxalement, demeure encore influencée par un puritanisme et une orthodoxie dédaignant la chair, « Touch me not » replace le corps à sa juste place non seulement en tant que premier véhicule tangible de notre présence au monde et de nos échanges avec lui mais aussi comme le premier capteur et réceptacle de nos perceptions et sensations, lesquelles engendrent inévitablement du sens. Car, comme le disait Nietzsche : « J’ai un mot à dire à ceux qui méprisent le corps. Je ne leur demande pas de changer d’avis ni de doctrine, mais de se défaire de leur propre corps – ce qui les rendra muets. »

Expérimenté comme un espace d’auto-réflexion et de transformation, « Touch me not » met donc au défi le spectateur d’approfondir son expérience physique de ses rapports humains, d’évaluer sa conception de l’intime et d’en réviser éventuellement les comportements mais aussi de stimuler sa curiosité et d’accroître sa capacité d’empathie en l’invitant à se « glisser dans la peau de l’autre ». L’expérience risque peut-être de mettre vos nerfs à fleur de peau mais c’est là son but !

Christie Huysmans

[2Lire à ce sujet « Pourquoi l’amour fait mal », essai d’Eva Illouz dans lequel la sociologue analyse, entre autres, l’impact des modèles économiques contemporains dans les relations amoureuses.