Sorties de la semaine
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3 FACES

Jafar Panahi

Behnaz Jafari, Jafar Panahi, Marziyeh Rezaei

100 min.
8 août 2018
3 FACES

Dans Trois Visages (3 Faces), lauréat du prix du scénario (ex-aequo) à Cannes cette année, le réalisateur iranien Jafar Panahi (dans son propre rôle) reçoit une lettre de suicide sous forme de vidéo adressée à l’actrice Behnaz Jafari (également dans son propre rôle). Espérant qu’il s’agisse d’une mauvaise blague, ces deux personnalités décident de se rendre dans un petit village traditionnaliste au bord du Turkménistan à la recherche de son auteur (Marziyeh Rezaei, vous l’aurez compris : dans son propre rôle), une aspirante actrice dont les rêves de carrière au cinéma sont bridés par sa famille et ses voisins.

Trois Visages, c’est l’histoire de trois actrices étouffées par les attentes d’une société conservatrice qui ressent une méfiance marquée pour le succès des femmes, et les métiers du spectacle en général.

La suffocation est lente. Sous le couvert de l’esprit paternel, ces femmes sont objectifiées. Leurs corps et leurs esprits, réappropriés. On décide de quand elles ont soif ou faim, de quand elles sont disponibles, on fait des choix à leur place. Si au final, l’objet femme ne remplit pas la fonction voulue, on l’exile ou, pire, on menace de lui ôter la vie.

Le poison sociétal est insidieux, et parfaitement diffusé dans le scénario récompensé à Cannes : il se cache dans des dialogues sociabilisant, dans les anecdotes absurdes, dans une caméra qui refuse de quitter la femme des yeux, et dans des cadrages serrés autour de leurs visages. D’un point de vue narratif, rien ne se passe vraiment, et pourtant, le malaise est constant. Dans les corps et dans les paysages : le spectateur attend à tous moments un sursaut de violence qui ne semble jamais venir.

Malgré cette ambiance lourde, il n’y a ni lutte, ni jugement ni effroi dans Trois Visages : le climat social est mis en scène comme un simple état de fait mélancolique qui, le spectateur s’en rendra compte, dépasse même la condition de la femme. Il se distille partout, caché dans les croyances superstitieuses du village ou encore dans les paysages dont on ne voit pas mais ressent la limite.

Jafar Panahi, lui-même privé par décision de justice de faire du cinéma et interdit de sortie de territoire iranien jusqu’à l’an 2030, nous livre un opus qui métamorphose peine et nostalgie en une ode fataliste à la poésie du quotidien, seule forme inaliénable de liberté.

Si les amateurs de scénarios traditionnels au rythme soutenu préféreront passer leur chemin, Trois Visages séduira inévitablement un public à la recherche d’un cinéma de sensation, fasciné par des visages, des paysages et des silences-prison dont la seule échappatoire possible est l’art.

(Aurélie Waeterinckx)