Berlinale 2019
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CELLE QUE VOUS CROYEZ

Safy Nebbou

Juliette Binoche, François Civil, Nicole Garcia, Marie-Ange Casta, Charles Berling

101 min.
6 mars 2019
CELLE QUE VOUS CROYEZ

Claire (Juliette Binoche), la petite cinquantaine, se fait vertement éconduire par Ludo, son jeune amant. Ne pouvant se résoudre à cette rupture aussi brutale qu’humiliante, elle décide de l’épier en se créant un faux profil sur les réseaux sociaux. Pour tâcher de l’atteindre, elle s’invente une identité virtuelle et entre en contact avec Alex (François Civil), son colocataire et meilleur ami. Claire devient ainsi Clara, une séduisante jeune femme de 24 ans, qui ne tarde pas à charmer Alex. Se prenant à son propre jeu, elle retrouve une seconde jeunesse et tombe éperdument amoureuse. Si leur histoire est purement virtuelle et tient pour une grande part de l’amour fantasmé au cœur duquel mensonges et manipulation ne sont pas absents, leurs sentiments sont pourtant bien réels. Mais les liaisons du réel et du virtuel vont s’avérer éminemment dangereuses.

Brillamment adapté du roman éponyme de Camile Laurens, « Celle que vous croyez » est un film multidimensionnel, et, ce, à plus d’un titre. Si d’une part, il explore avec une fine acuité les frontières, désormais floues, qui séparent le virtuel du réel, et en relève les impacts parfois destructeurs en termes identitaires, il se livre, d’autre part, à une intéressante analyse sociologique et psychologique des relations humaines actuelles.

Campée magnifiquement par une Juliette Binoche qui, telle une adolescente rayonnante, revit sa première histoire d’amour, Claire cristallise l’archétype même de la femme mature moderne sans pour autant tomber dans la caricature. Personnage complexe que le film nous révèle progressivement sur le divan d’une psy (l’excellente Nicole Garcia, très convaincante dans son rôle), cette professeur de littérature comparée est en passe d’atteindre la cinquantaine, âge couperet dans une société où le jeunisme fait désormais office d’épouvantail pour contrer le tabou de la mort, et qui s’avère encore plus acide pour les femmes, lorsqu’il s’accouple au sexisme. N’étant pas encore parvenue à faire le deuil de sa vie passée ni à oublier le mythe du couple idéal, elle tente d’échapper à sa détresse ainsi qu’à ses nombreuses peurs en se recréant à travers un avatar idéalisé, projection galvanisante d’un moi rajeuni et innocent qui croit encore que l’amour peut se conjuguer au futur. Mais ce double fantasmé, récréatif, ne se cantonne guère à un refuge virtuel. S’infiltrant subrepticement dans le paysage mental de Claire, cette entité psychologique auto-construite [1] prend littéralement corps en elle et la rend alors plus vivante que jamais. Redessinant avec un grain de folie les contours de sa réalité, ce moi factice, générateur de transformation, l’amène ainsi à modifier ses comportements, brouillant peu à peu les strates identitaires la reliant à son intime vérité.

Esquissant habilement les dérives d’une société dont les individus se plaisent à travestir leur identité et à embellir artificiellement leur image à travers des projections « miroirs » stéréotypées cultivant la perfection, ce drame aborde aussi avec beaucoup de finesse l’angoisse de l’abandon, la peur de la vieillesse et de la solitude, l’amour passion, ses illusions jubilatoires, ses cruels travers et ses effets dévastateurs, et ce, à travers un formidable jeu de dupes au sein duquel plusieurs récits s’emboîtent et enchâssent de multiples fins.

Christie Huysmans

[1Lire à ce sujet « Pourquoi l’amour fait mal » de la sociologue Eva Illouz, notamment le chapitre « Imagination et Internet ».