Cannes et la Grande Histoire
Commencer par la petite histoire de Cannes, celle qui brille sur les marches du Grand Théâtre Lumière, celle scintillante que l’on croise sur les trottoirs, celle qu’on devine derrière les vitres fumées des énormes voitures noires dans les rues ? non, car, cette année, ce qui m’a bouleversée ce fut la force des films qui ont traversé le festival et qui reflétaient les grandes cassures et inquiétudes de nos sociétés avec des thèmes tels que :
- la banalisation du mal avec des films qui décortiquent les comportements des hommes ordinaires qui installent doucement des idéologies de destruction comme dans « Notre salut » d’Emmanuel Marre (Prix du scénario).
- les traumatismes laissés par les guerres analysés sous des enjeux variés
comme l’analyse du quotidien d’un héros avec « Moulins » de László Nemes,
avec « Fatherland » de Pawel Pawlikowski (Prix de la mise en scène) et la merveilleuse scène finale où Thomas Mann et sa fille Erika, assis dans une église en ruine, écoutent en se tenant la main le choral de JS Bach, symbole de la persistance de la beauté face aux tragédies et pertes de repère,
avec » La 3éme Nuit » de Daniel Auteuil et le sauvetage de 108 enfants juifs à Vénissieux à Lyon,
avec « L’apaisement » de Reed Van Dyk sur le remord et l’impossibilité de vivre d’un soldat US après la guerre en Irak,
avec « Coward » de Lukas Dhont (Prix d’interprétation masculine : Emmanuel Macchia et Valentin Campagne) sur l’acceptation de soi et la nécessité de l’humain au coeur de l’horrible, la guerre,
Mon coup de cœur spécial à « Le Minotaure » d’Andreï Zviaguintsev, récit adapté de la Femme infidèle » de Claude Chabrol qui nous plonge dans la description glaçante d’un drame bourgeois avec la guerre d’Ukraine en arrière plan comme un Minotaure qui avale tous les jeunes.
- les impasses de la polarisation des sociétés occidentales actuelles avec des systèmes de valeur qui s’affrontent, ne s’entendent plus et conduisent à la haine, à l’exclusion avec une impossibilité de vivre ensemble :
c’est ce que nous dit la Palme d’Or 2026 avec « Fjord » de Cristian Mungiu qui a transplanté en Norvége, pays progressiste, une minorité conservatrice et j’aimerais, ici, laisser la parole au réalisateur : « Je considère que cela représente actuellement le conflit le plus important, parce que ça radicalise beaucoup les gens. Les exagérations des deux parties ont créé ce qu’on vit aujourd’hui et ces formes de radicalisation s’expriment aussi lorsque les gens votent, c’est pourquoi il me semble important de parler de ce thème, de trouver cette liberté de dire les choses. C’est ce que j’essaie de faire avec mon cinéma.",
avec aussi le film « L’abandon » de Vincent Garenq, grand film choc, hommage à Samuel Pathi, film qui décortique les responsabilités d’un meurtre d’un homme commis au nom de la religion,
- les étapes cruciales de l’évolution des mœurs
tel le film « L’affaire Marie Claire » de Laurence Escaffre et Yvo Muller qui relate le procès de Bobigny en 1972 avec Gisèle Halimi qui a assuré la défense d’une mineure accusée d’avoir avorté après un viol, procès qui a conduit à la dépénalisation de l’IVG en 1975 en France,
avec « Le journal d’une femme de chambre » de Radu Jude, en dialogue avec Octave Mirbeau, sur les enjeux de nos sociétés et nos petites lâchetés.
Dans le domaine de la description de l’emprise, il est dommage que le film « Si tu penses bien » de Géraldine Nakache fasse passer au second plan avec l’introduction de l’élément religieux le thème essentiel qui est celui de l’emprise,
avec « The man I love » de Ira Sachs sur les quatre derniers mois d’un artiste qui va vers la mort dans le New York des années 80,
avec l’envoutant « La Bola Negra » de Javier Calvo et Javier Ambrossi sur la violence du silence et la difficulté de vivre son homosexualité avec 3 hommes, 3 époques de l’Espagne, film hanté par la présence du poète Federico García Lorca.
Sur le thème de la place du soin dans nos sociétés régies par le profit dicté par le capitalisme actuel, un film magnifique qui nous interroge aussi sur notre propre attitude vis-à-vis des personnes malades, âgées et handicapées : « Soudain » de Ryūsuke Hamaguchi (Prix d’interprétation féminine : Virginie Efira et Tao Okamoto)
- les récits intimes et sociaux encrés dans le quotidien, les difficultés des relations humaines, les femmes dans le monde actuel aux prises avec les diktats de la société avec « Quelques jours à Nagy » de Koji Fukada, avec le merveilleux chemin d’apaisement fait par deux amies Yuri et Yoriko
avec « Garance » de Jeanne Henry dans lequel Adéle Exarcopoulos exprime avec tant de talent la destruction progressive par l’alcoolisme,
avec « Mémoire de fille » de Juliette Godréche qui nous décrit l’entrée dramatique et traumatique dans la sexualité d’Annie Ernaux,
avec « La vie d’une femme » de Charline Bourgeois Tacquet et le portrait, superbement joué par Léa Drucker, de la femme chef, auto-contrôlée avec fermeté mais sans agressivité, excellente en tout, mais « vide »,
avec « La Mas Dulce » de Laila Marrakchi sur l’exploitation des travailleuses marocaines dans les serres de fraises en Andalousie,
avec l’exploration des blessures douloureuses du passé dans « L’être aimé » de Rodrigo Sorogoyen,
avec le destin de 5 personnages qui vont rentrer en collision dans "Histoires paralléles "d’ Asghar Farhadi, film où, hélas, je me suis perdue, comme dans « Autofiction » de Pedro Almodovar sur la création.
Pas un Festival de Cannes sans les Belges titrait le soir
- Deux films belges en compétition pour la Palme d’or : « Coward », de Lukas Dhont, et « Notre salut », d’ Emmanuel Marre,
- Laura Wandel dans le jury de la Palme.
- En sélection officielle, section « Un certain regard », Valentina Maurel avec « Ton animal maternel » et Rakan Mayasi avec « Yesterday the eye didn’t sleep ». Et des nombreuses coproductions avec de grands cinéastes internationaux .
- Question Prix : "Cette année, les Belges ont brillé" titrait cette fois-ci « La Libre » : Prix d’interprétation masculine pour Emmanuel Macchia et Valentin Campagne dans le film « Coward » de Lukas Dhont,
Prix d’interpréatation féminine pour Virginie Efira et à la Japonaise Tao Okamoto pour leur rôle dans "Soudain" de Ryu.suke Hamaguchi.
et le Prix du scénario à "Notre Salut" d’Emmanuel Marre.
Les femmes et Cannes 2026
C’était il y a 35 ans ! L’affiche du Festival 2026, en noir et blanc, » rend hommage au film culte Thelma & Louise de Ridley Scott et montre Louise et Thelma, juchées sur la célébre Ford Thunderbird décapotable dans laquelle elles fuient la société et les hommes. Symbole de la recherche de la liberté, de l’émancipation, de l’amitié féminine.
Et les femmes aujourd’hui, en chiffres dans le Festival ?
- En compétition, 5 réalisatrices cad 24 % de la sélection principale donc en recul/stagnation, mais « salué comme un chiffre haut pour la compétition ! » par Thierry Frémaux .
- Du côté de la sélection « Un Certain Regard », une vraie avancée, en revanche avec 8 films sur 15 réalisés par des femmes.
- Dans les Jurys et Maîtresse de Cérémonie , une avancée aussi : Eye Haidara, la merveilleuse actrice pour les cérémonies d’ouverture et la clôture. Pour la présidence de « Un Certain Regard « : l’actrice française Leïla Bekhti. Pour la présidence du Jury des courts métrages et de La Cinef : la scénariste et réalisatrice Carla Simón. Pour la présidence du jury de la Semaine de la Critique : Payal Kapadia, réalisatrice indienne. Pour la présidence de « la Caméra d’or » : Monia Chokri, actrice et réalisatrice québécoise,
- Pour les prix, dans la Sélection Officielle Compétition : une femme Prix du jury pour « L’Aventure rêvée « de Valeska Grisebach »,
dans la Semaine de la Critique , 4 prix attribués à des films de femmes dont le Grand Prix à la « Gradiva » de Marine Atlan qui mêle 2 récits, un voyage de classe à Naples et un lycéen en proie aux doutes,
Le Prix Un Certain regard pour « Everytime » de Sandra Wollner, et Prix des Meilleures Actrices à Marina De Tavira, Daniela Marin Navarro, Mariangel Villegas dans Siempre Soy Tu Animal Materno réalisé par Valentina Maurel,
la Caméra d’Or à la rwandaise Marie-Clementine Dusabejambo.pour son premier long métrage ‘’Ben’Imana’’ .
Mais au delà des chiffres
Cette année, il est à remarquer, que dans plusieurs films, les héroïnes voient leur vie bouleversée ou tout au moins modifiée par la rencontre avec une autre figure féminine qui les ouvrent à un autre monde de valeur : ce fut le cas pour Gabrielle de « La vie d’une femme » quand Frida l’entraine dans l’univers de l’art , de la nature etc., le cas aussi pour Mari-Lou dans « Soudain » avec Mari, metteuse en scène japonaise, le cas aussi avec « Garance » quand elle rencontre Pauline. Ce motif du refuge/ouverture féminin si présent à Cannes est-il le reflet de notre société où les femmes essayent de mettre en avant des espaces de contre-valeurs ? En ce sens l’affiche 2026 avec Thelma et Louise- c’est la première fois que deux femmes se trouvent ensemble sur une affiche du Festival- au delà du faible nombre encore de réalisatrices, est-elle annonciatrice d’une réelle volonté de donner un nouvel élan ?
Une vraie fausse montée des marches signée Dupieux
En conclusion et pour m’amuser , je vous dirais que j’ai vécu cette année la montée des marches la plus géniale et vertigineuse du Festival mais .... assise dans mon fauteuil lors de la séance de clôture de la Quinzaine des Cinéastes : ce fut celle des 3 acteurs pixélisés, Chabat, Cohen et Demoustier du nouveau film de Quintin Dupieux dans « Vertige » film d’animation sur la théorie de la simulation.
A l’année prochaine !
France Soubeyran