Romain Duris, Louis Garrel, Guy Marchand, Marie-France Pisier
« Dans Paris » ou 24 heures dans la vie de 2 frères et d’un père est un contrepoids de qualité au précédent ouvrage de Christophe Honoré centré sur les rapports sulfureux d’une mère et de son fils (« Ma mère »)
Paul vient de se séparer de sa compagne. Dépressif, il revient s’installer chez son père qui vit, seul, avec son autre fils Jonathan - un lumineux Louis Garrel dont la nonchalance romantique cache vaille que vaille une tristesse légère et brumeuse comme ce coin de Paris dans lequel ils vivent, ni tout à fait banlieue ni tout à fait ancré dans un arrondissement de la capitale.
La rencontre de Romain Duris et de Louis Garrel (*) est l’une des heureuses réussites, à la fois sur le plan du corps et de l’âme, du film.
A la capacité de pouvoir tout jouer de l’un - Duris a l’audace de ceux qui ne souhaitent pas renvoyer une image maîtrisée d’eux-mêmes, incarnant avec la même intensité un homosexuel dans « 17 fois Cécile Cassard », un voyou à la recherche d’une rédemption dans « De battre mon cœur s’est arrêté » ou un érasmusien en quête de lui-même dans « L’auberge espagnole » - répond le tragique poétique de l’autre - Garrel est un étrange mélange de fantaisie, de légèreté et d’aura sexuelle qui lui permet d’incarner à la fois une image idéale de la jeunesse et son versant plus trouble et trivial. Il est une sorte de version upgradée et trash (**) du Melvil Poupaud des années 1980/1990.
En arbitres faîtiers - comme on le dirait d’une holding qui chapeaute 2 filiales d’égale valeur - deux aînés dont l’une, Marie-France Pisier, entoure le film d’un subtil parfum « nouvelle vague » dont les essences sont chargées de charme et de cérébralité (les héros aiment lire et converser), d’apostrophes à la caméra, de dévotion à certains quartiers de la capitale française, et d’une singulière connivence entre les interprètes.
Sans oublier un hommage ostensible à cet épisode de « Bande à part » de Godard dans lequel Anna Karina, Samy Frey et Claude Brasseur prennent le pari de visiter Le Louvre en un temps record tout comme Garrel s’engage à rejoindre en un délai a priori impossible les vitrines du Bon Marché.
La prestation de Guy Marchand (aussi bon que dans « Garde à vue » ou « Coup de Torchon ») donne au film une chaleur rappelant que l’amour paternel n’est pas une notion obsolète et même si cette présence aimante ne peut empêcher le malheur de fondre sur une famille, elle peut permettre à deux frères de continuer à s’aimer et à se soutenir.
Rendons grâce à ce cinéma francophone qui n’hésite pas à privilégier le bel écrit, les références littéraires (dans « Belhorizon » c’était Borgès, Krauss dans « Les amitiés maléfiques », Salinger et Brautigan « Dans Paris ») et l’élégance de filmer le grave et le suspendu avec une émotionnelle insouciance.
Soutenir ce cinéma c’est une façon de résister à la promotion aussi insensée que sans valeur des blockbusters quelles que soient leurs nationalités. Il est aussi avisé que courageux de s’en souvenir au moment d’opérer son choix filmique de la semaine. (m.ca)
(*) tous deux avaient déjà été, pour Honoré, des interprètes. « 17 fois Cécile Cassard » pour Duris et « Ma mère » pour Garrel
(**) son rôle dans « Viol » de Botho Strauss