Gary Oldman, Lily Collins, Amanda Seyfried, Charles Dance... (sortie Netflix)
En 1941, Orson Welles (Tom Burke) allait offrir au monde Citizen Kane, fable de grandeur et décadence, à 25 ans à peine. Pour ce faire, il demanda au tumultueux et talentueux Herman J. « Mank » Mankiewicz (incarné par l’immense Gary Oldman) de lui en écrire le scénario, en seulement 60 jours. Confiné dans un ranch en plein désert après un accident de la route, Mank livre un combat contre le temps et son alcoolisme pour expier ce qui deviendra le portrait à peine voilé du magnat de la presse devenu producteur, William R. Hearst (Charles Dance).
Le Vieil Hollywood est mort, vive le Vieil Hollywood (?)
Dans une interview récemment accordée à Boomerang (émission de France Inter), David Fincher disait ne pas regretter le Vieil Hollywood, ses contrats enchaînant acteurs et actrices à leur studio, sa machinerie lourde qui envahit l’espace de création. De ce fait, il serait bien simpliste de réduire Mank à une lettre d’amour à cette époque révolue, à l’instar de Once Upon A Time... In Hollywood au Los Angeles de 1969 et ce qu’il représente de si cher pour Quentin Tarantino.
Et pourtant, le sublime noir et blanc que nous offre Erik Messerschmidt, sa lumière caressant les plus beaux détails de costumes somptueux, et la musique originale composée par Trent Reznor et Atticus Ross (déjà à la BO de Gone Girl ou The Social Network, qui leur valu l’Oscar de cette catégorie) contribuent à la douceur sous-jacente qui vient atténuer la sauvagerie glamour de cet univers.
Car il est aussi important de dire ce que Mank n’est pas, que ce qu’il est : il n’est pas un film sur comment un film a été fait. Il est un film sur une valse effrénée que danse Gary Oldman, qui se rêve en chef d’orchestre mais se retrouve contraint de se mêler aux danseurs. Il est un film sur un combat mené avec des gants blancs pour asseoir sans doute le plus important des pouvoirs, celui de dicter le discours des images, et leurs responsabilités.
Enfin, il est profondément un film moderne, voire contemporain. Plusieurs fois, la réalité qui attend les cinéastes après la Grande Dépression est soulevée : offrir une nouvelle forme de divertissement et amener le public dans les salles de cinéma. Autant de problématiques auxquelles l’industrie est actuellement confrontée, et qui demande des choix. Fincher a fait le sien, en signant un contrat d’exclusivité de 4 ans avec Netflix, dont Mank est la première production (un an après la saison 2 de Mindhunter). Bien qu’il soit douloureux (voire même hérétique) pour certain.e.s qu’une œuvre comme Mank ne soit pas accessible en salle (il n’a eu une sortie salle limitée qu’aux USA), les raisons avancées par son réalisateur, entre autres la dissonance totale entre le prix d’une place du cinéma et la qualité de son et d’image proposée, peuvent se poser comme fondamentales.
Malgré ces difficultés, Mank conte une histoire intense et rythmée, peut-être bien une lettre d’amour non pas à ses acteurs ni à son époque, mais à la Déclaration des Principes si précieuse à Charles Foster Kane, que ce sera sa première publication.
Rendre à Mank ce qui est à Mank ?
C’est là l’éternelle question, à laquelle Fincher lui-même n’a pas la réponse : à qui une œuvre appartient-elle ? Réduire Mank à son statut de « 10ème film de David Fincher » est se servir de son réalisateur comme d’un arbre cachant une forêt immense, riche, et sans âge. Le scénario est signé Jack Fincher, père de, qui le remit à son fils dans les années 90, le projet initial étant de le sortir après The Game. Son existence même n’est-elle pas en grande partie due à Orson Welles et Herman Mankiewicz ? Ces interrogations semblent futiles quand on reprend les propos de Fincher (fils) tenus à un journaliste de Première en novembre : « Le cinéma est une entreprise incroyablement humaine [...] ».
Mais la question se pose bien, surtout pour Mank, lorsqu’il rendra Orson Welles furieux en lui demandant d’être crédité comme scénariste de Citizen Kane. Elle se pose aussi pour le public. Louis B. Mayer, co-fondateur de la MGM et campé par Arliss Howard dans le film, résume ainsi son point de vue aux frères Mankiewicz :
« [Le cinéma] est un business où l’acheteur n’achète rien de plus qu’un souvenir. Ce qu’il acquiert appartiendra toujours à celui qui le lui a vendu. Là est la vraie magie du cinéma. Ne laissez personne vous dire le contraire ».
Quel souvenir alors se procure-t-on en accédant à Mank ? Et bien cela dépend de qui achète. Personnellement, je suis à présent la propriétaire comblée d’un hommage magnifique à Citizen Kane, doublé d’une critique joyeusement acerbe des dynamiques de pouvoirs du Hollywood des années 30. Mais si l’on est étranger au 1er long-métrage d’Orson Welles ainsi qu’à l’environnement de celles et ceux qui l’ont simultanément vu et fait naître, Mank peut apparaître comme une fable décousue aux protagonistes à l’importance à la fois évidente et nébuleuse.
Malgré ces prérequis, Mank est un film magistral, différent de ceux qui le précèdent à la filmographie de Fincher, un conte qui s’affranchit de toute nostalgie et offre à la place des performances d’une justesse impressionnante.
Dounia Haegel